Regards sur 50 ans de street art

vendredi 27 févr. 2015 | Dorothée Duchemin

Il fait le mur depuis des décennies, a réussi à passer de la rue au musée, du musée à la galerie, de la galerie à la rue. Comment le street art s’est-il imposé en 50 ans comme une zone de créativité majeure ? Rétrospective et introspection d’un art qui n’en finit pas d’évoluer, de s’ouvrir au monde globaliser d'Internet, tout en restant profondément à son mur. 

Art de la rue par essence, le street art a pris du galon et il est désormais courant de le voir pousser la porte des galeries ou des musées. Comment l'art urbain a-t-il évolué depuis 40 ans, et quel regard les pionniers portent-ils sur la nouvelle garde ? Rencontre avec Karen Brunel-Lafargue, chercheuse en art et culture, et auteure de "L'Art se rue" 1 et 2, parus en 2011 et 2013. Le premier dressait le portrait de douze "figures émergentes du street art", dont Jana & JS, ReroYZ, devenus aujourd'hui incontournables, le second de douze pionniers de l'art urbain en France, Ernest Pignon-Ernest, Jean Faucheur et Blek le Rat pour ne citer qu'eux. Deux générations, près de 50 ans d'art urbain. 

Entre ces deux générations d'artistes, quelle est la caractéristique qui les rapproche le plus ?

En préparant le deuxième livre, en menant les entretiens, j’étais persuadée que les deux générations d'artistes seraient très différentes. Je m’attendais à des jugements assez durs de la part des pionniers vis-à-vis des plus jeunes – qui seraient carriéristes, matérialistes, bref, qui auraient dévié des "valeurs" initiales – et finalement il n’en était rien. La plupart des "anciens" montrent énormément d’intérêt, voire soutiennent activement le renouvellement dans les rangs de l’art urbain. Tous ces artistes partagent le besoin d’exister dans l’espace public ; les motivations et les origines de ce besoin varient autant au sein d’une même génération que d’une génération à l’autre.  

Un paysage urbain saturé 

Qu'est-ce qui sépare le plus clairement ces deux générations d'artistes ?

Je pense que le contexte représente la différence la plus importante. D’un côté, il y a le paysage urbain qui a énormément évolué en trente ans, pour devenir de plus en plus saturé ; les artistes sont plus nombreux, les œuvres jouent des coudes entre elles et avec une publicité omniprésente – attirer l’œil du passant ou du professionnel est devenu une tâche plus ardue.  Mais, comme si c’était une contrepartie, internet et les réseaux sociaux se sont développés, et si l’on admet que la plupart des artistes visent une certaine reconnaissance pour le travail, leur tâche est facilitée par ces nouveaux outils de communication. Il me semble que les plus jeunes ont une meilleure compréhension et une plus grande maitrise de cette communication.

24 artistes pour incarner la scène du street art parisien : comment les avez-vous choisis, selon quels critères ?

Pour le premier livre, les "émergents", nous avons profité du conseil avisé de Bob Jeudy et d’autres membres de l’association Le MUR (Modulable/Urbain/Réactif), dont la connaissance du milieu était plus affutée que la nôtre. Leur aide a été précieuse et nous a permis de nous rapprocher de nos objectifs : dépasser les clichés, montrer la diversité des profils, la richesse des interventions…  Il y avait au final un certain équilibre entre les différentes techniques assez "classiques", comme le pochoir, le collage, et des démarches moins répandues, comme le module 3D, le découpage. 

Pour les pionniers, les choix se sont faits assez naturellement. Certains artistes étaient évidents, d’autres, peut-être plus confidentiels, permettaient de nouveau de montrer que l’art urbain – qu’il soit à Paris ou ailleurs – ne se limite pas à une nuée de pochoirs, d’affiches et de lettrages. Je pense notamment au travail de Jérôme Gulon, le mosaïste, dont la démarche est aussi riche et complexe que les œuvres sont discrètes.

À travers ces deux ouvrages, c'est près de 50 ans d'art urbain qui sont évoqués. D'abord lieu d'expression, comment le statut de la rue a-t-il évolué ?

J’ai un peu évoqué cette question plus haut, la rue a évolué de deux façons : premièrement, le paysage visuel est devenu plus dense. Certains artistes disent qu’il est devenu plus dur de travailler dans Paris, les murs sont saturés (notamment dans les quartiers où la mairie est connue pour son soutien, ou au moins sa tolérance des interventions urbaines).  Ensuite, la rue tend à devenir un lieu d’exposition comme un autre, les artistes qui s’y exposent passent facilement de la rue à l’atelier et vice versa.  

Le Web, cette gigantesque archive 

Comment Internet a-t-il changé le milieu ?

Internet sert simultanément à diffuser et à archiver l’art urbain. Il y a trente ans, seuls les passants (certes, ça pouvait être des centaines, voire des milliers de personnes, selon le lieu) ne voyaient une œuvre. Aujourd’hui, une œuvre peut faire le tour du monde en seulement quelques secondes.  L’amateur d’art urbain peut autant le traquer dans sa propre ville qu’à l’autre bout de la planète, c’est extraordinaire. Ainsi, des œuvres disparues, ou dégradées – parce que c’est l’une des caractéristiques de l’intervention urbaine : d’être progressivement digérée par son environnement – il ne restait que quelques clichés conservés par les artistes et quelques aficionados. Aujourd’hui le web propose une gigantesque archive de ce qui est et ce qui fut. Au-delà de l’intérêt en terme de communication que cela offre aux artistes, ça a aussi permis une véritable globalisation du phénomène et un métissage technique et esthétique.  Chaque culture possède sa propre histoire de l’intervention dans l’espace public, et donc une tendance à privilégier des techniques, des sujets, etc. Internet a eu tendance à diluer ces particularités, sans pour autant les effacer, fort heureusement.

Comment le street art et ses artistes appréhendent-ils la place incontournable qu'ils occupent désormais sur le marché de l'art ?

L’imaginaire collectif semble vouloir imposer au street art un rapport complexé au marché de l’art mais finalement, ce dernier est depuis longtemps intégré à l’histoire de l’art urbain. Les premières expos parisiennes datent du milieu des années quatre-vingt. Néanmoins, à l’époque, il s’agissait d’un phénomène à la fois marginal et de "mode", qui est passé avec, notamment, l’arrivée du tag et la répression publique qui a suivi.  Le marché de l’art a alors vite oublié les artistes qu’il avait (brièvement) encensés.

Aujourd’hui le rapport a simplement mûri. Comme je disais précédemment, la rue devient progressivement un lieu d’exposition parmi d’autres - ce qui ne nie en rien ses particularités, et la galerie, ou le musée, n'est pas un objectif incompatible avec une pratique urbaine, extérieure.

Si le deuxième volume est consacré aux pionniers en France, la plupart de ces 24 artistes sont estampillés Parisiens : comment Paris les a-t-elle influencées ?

C’est vrai que c’est très parisien… même l’art urbain peine à se décentraliser. Pour les pionniers, les influences citées sont nombreuses. Selon eux, il y avait au début des années 80 une énergie, un foisonnement contagieux imputable à de nombreux facteurs : l’essence anticonformiste du mouvement punk, l’arrivée au pouvoir de la gauche et une attention nouvelle pour la culture… certains revendiquent volontiers des racines soixante-huitardes, de cette époque où les murs se sont mis à hurler la liberté à coup d’affichage sauvage et de phrases bombées. 

> L'Art se rue 2, Karen Brunel Lafargue, Editions H'Artpon, 2014. 

> L'Art se rue, Karen Brunel Lafargue, Editions H'Artpon, 2011. 

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