Pourquoi il faut connaître le clitoris

lundi 25 nov. 2013 | Dorothée Duchemin

La fabuleuse histoire du clitoris relatée par le sexologue clinicien Jean-Claude Piquard raconte comment le clitoris a été banni du paysage sexuel par les autorités religieuses, sociales et médicales. Un désamour qui atteint son apogée dans les années 60. Depuis, s'il trouve petit à petit une place dans l'espace public, il n'est pas pleinement réhabilité comme source de plaisir féminin. La faute à une communauté scientifique restée coincée cinquante ans en arrière. Et ceux qui s’y penchent, telle la gynécologue Odile Buisson, ne trouvent pas ou peu de soutien chez leurs confrères et consoeurs. Une situation qui, en plus de nier l’importance de l’organe en question, sape aussi la connaissance de l’orgasme féminin.

Pourquoi est-ce qu’il vous a semblé utile et important d’écrire ce livre,  La fabuleuse histoire du clitoris  ?

D’abord, parce que ça n’avait jamais été fait. On était dans la représentation d’une progression linéaire de la connaissance. Alors que la connaissance du clitoris est tout sauf linéaire. Il y a eu des savoirs très importants sur le clitoris jusqu’au milieu du XIXe siècle qui ont été perdus au XXe siècle. C’est tout de même surprenant.

 

Comment se fait-il alors que le statut du clitoris décline à un tel point que vous décrivez les années 60 comme l’âge d’or de l’obscurantisme ?

Le fil conducteur qui mène à cette ère obscurantiste concernant le clitoris est la poussée nataliste qui a débuté dès 1750 chez les protestants, avec les premiers écrits contre la masturbation. Lutter contre la cette dernière, c’est augmenter la procréation puisque lutter contre la masturbation en couple est un moyen de contraception. Les autorités religieuses, mais aussi sociales et médicales, n’ont eu de cesse d’interdire toute pratique qui n’était pas reproductive. Ainsi, on arrive dans les années 60 à une représentation de la sexualité qui s’était effondrée sur la seule pénétration.

 

On parle là des années 60. Mais vous écrivez aussi que Freud a tué le clitoris.

Oui, Freud a été le plus grand exciseur psychique [le psychanalyste opposait plaisir vaginal et clitoridien et prétendait que seul le premier comptait, ndlr]. Une théorie qui s’est quand même bien exportée dans le monde occidental faisant de lui le grand porte-parole de l’excision psychique. Mais si Freud n’avait pas existé, l'éviction du clitoris aurait tout de même eu lieu : le mouvement était déjà en marche.

Pourtant, selon vous, on en sait trop peu sur le clitoris par la faute, entre autres, des institutions médicales que vous soupçonnez de soutenir l’obscurantisme clitoridien.

Oui, il est totalement étonnant que la science soit si peu avancée dans la connaissance du clitoris. D’une part, nous sommes en France sous perfusion des connaissances américaines. Et les professeurs de médecine ont pour la plupart fait leurs études dans les années 60 ; il y a un retard et les professeurs maintiennent ce qu’on leur a enseigné.

 

Et ce sont surtout des hommes…

Tout de même, dans le monde de la sexologie médicale, on trouve beaucoup de femmes. Elles sont médecins sexologues, mais quand j’essaie de leur parler du désintérêt de la science pour le clitoris, il n’y a rien à faire. Elles hésitent, elles bottent en touche.

 

Vous, ce que vous attendez, c’est que la science et les médecins, veuillent bien se pencher sur le clitoris.

On a plein de chose à découvrir encore. L’absence du clitoris empêche de faire avancer la science et la connaissance médicale. Avec l’absence du clitoris, la communauté scientifique campe sur l’orgasme vaginal unique.

 

On reste toujours dans ce système binaire : orgasme clitoridien ou orgasme vaginal alors que pour vous, ça n’a aucun sens.

Oui ! Dans la question "clitoridienne ou vaginale ?", l’erreur, c’est le "ou". Les deux sont complémentaires et intimement lié. C’est comme "boire ou manger" : il ne faut pas les dissocier. Par contre, c’est intéressant de savoir si je prends la fourchette ou le verre. C’est important d’avoir des mots pour pouvoir.

 

Des mots mais aussi des représentations puisque dans votre livre, on trouve beaucoup d’image montrant le clitoris.

On a besoin de représentation pour comprendre de quoi on parle. C’est extrêmement important.

Et alors vous, dans votre cabinet, vous êtes régulièrement confronté à des jeunes gens en couple qui pensent avoir un problème d’ordre sexuel parce qu’ils n’accèdent pas à l’orgasme simultané ?

Tout à fait ! Ca diminue, un peu, depuis cette année. Peut-être que les choses sont en train de changer... En tout cas, chez les personnes de 40 ans et plus, l’idée de l’orgasme simultané est constante !

 

Alors, chez les personnes un peu plus âgées, c’est monnaie courante...

Je rencontre souvent des femmes de 45 ans qui refusent de se regarder et qui refusent de se toucher. Pour elles, la sexualité est interpersonnelle. L’auto-sexualité est honteuse et déviante. Et quand une idée pareille est ancrée dans la mentalité depuis l'enfance, c’est très compliqué de faire bouger les lignes.

 

Pourtant, si elle ne passe pas par l’auto-sexualité, comment parvenir à l’épanouissement sexuel ?

Oui, connais-toi toi-même. C’est extrêmement important.

 

Selon vous, on confond orgasme et jouissance ? 

Dans le langage courant, orgasme et jouissance sont synonymes. Selon moi, il existe deux grands plaisirs sexuels chez la femme : l’orgasme, qui est essentiellement clitoridien, et la jouissance, qui est un long plaisir vaginal, tout aussi important, mais qui n’a pas les signes physiologiques de l’orgasme. Je crois qu’il n’y a pas cette accélération cardiaque pendant la jouissance. Mais un autre processus s’enclenche. Et selon moi, c’est ce qu’il faut explorer. 

 

Donc vous ne niez pas la possible existence de l’orgasme vaginal ?

30 % des femmes le revendiquent. On ne peut, a priori, pas l’exclure. Et il faut vraiment fonctionner dans la diversité humaine. Alors oui, certaines femmes ont peut-être un orgasme clitoridien. Ou certaines femmes sont tellement imprégnées du concept d’orgasme vaginal qu’elles pensent le ressentir. Mais ma thèse demande à être validée, c’est pourquoi je souhaite que les chercheurs s’y penchent. 

> La Fabuleuse histoire du Clitoris, Jean-Claude Piquard, H&O éditions, collection Au Féminin, 2013.

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