"Pororoca, pas un jour ne passe", parc anathème

mercredi 13 juin 2018 | Marco Pierrard

Tudor emmène ses deux enfants Ilie et Maria au parc, inconscient que cette journée banale va bouleverser sa vie. Soudain, il réalise que sa fille a disparu. Véritable cauchemar pour tout parent, Pororoca, pas un jour ne passe est un drame d'une grande violence psychologique décrivant avec une acuité glaçante l'impuissance face au doute et l'absence.

Cristina (Iulia Lumânare) et Tudor (Bogdan Dumitrache) Ionescu, la trentaine, vivent paisiblement dans un joli appartement en Roumanie avec leurs deux enfants Maria, 5 ans et demi, et Ilie, 7 ans. Il travaille dans une entreprise de téléphonie, elle est comptable : la petite famille mène une vie simple et heureuse. Un dimanche matin, Tudor emmène les enfants au parc. Installé sur un banc, il s'inquiète lorsqu'il découvre que Maria a disparu de son champ de vision. Son frère, les autres enfants et leurs parents ne savent pas où elle est. La petite fille vient de disparaître.

Les jours passent, le couple vacille et Tudor s'enfonce lentement dans un isolement renforcé par une terrible sentiment de culpabilité. Obsédé par l'idée de retrouver la personne qui a enlevé sa fille, le père de famille commence à suivre un homme qu'il trouve suspect. 

Pororoca © Scharf Advertising et Irreverence Films

Impuissance coupable

Un parc filmé pendant de longues minutes en plan large, des bribes de conversation, des actions qui se déroulent au loin : des hommes et des femmes qui discutent, des enfants qui jouent… C'est avec cette scène qui s'éternise que débute vraiment le film de Constantin Popescu qui a puisé cette histoire de disparition dans l'expérience d'un deuil personnel. On se doute qu'il se passe là, sous nos yeux, quelque chose d'important. Mais quoi ? Où regarder pour ne rien rater du drame en train de se nouer. De l'aveu du cinéaste, il y a dans cette scène qui s'étire en longueur des indices "bien cachés" qui permettent, pour le spectateur qui le souhaite, percer le mystère de la disparition de la petite Maria. Le sort de la petite fille est évidemment un des éléments qui donne un certain suspens au film mais en cachant si bien les informations, le réalisateur joue un jeu — cruel — avec le spectateur et le père de famille. La clé du mystère est quelque part entre ce que pense savoir Tudor et le spectateur, chacun ayant des informations pour percer l'énigme. Mais, au-delà de la chasse aux indices c'est surtout une terrible impuissance qui se dégage de cette scène résolument contemplative. En confrontant le spectateur à une scène de vie — des enfants jouant dans un parc — d'une grande banalité sans attirer l'attention sur le drame en train de se dérouler, Constantin Popescu annonce la terrible impuissance d'un père dont la vie bascule en quelques secondes.

Alors que les jours passent et que la police ne trouve pas de pistes concluantes, Marie s'éloigne peu à peu de son mari. Dans un premier temps compréhensive, sa façon de gérer l'impensable est une mise à l'écart de cet homme défaillant n'ayant pas su protéger sa fille. De plus en plus seul, Tudor s'enfonce dans une lente descente aux enfers psychologique et physique. Pororoca capte avec une incroyable justesse — à travers un travail subtil sur l'image et les sons — la lente déchéance de ce père. Très intense — la transformation physique de Tudor est impressionnante —, la chute du père de famille est également très progressive, terriblement poignante. Le cinéaste entraîne le père et le spectateur dans un cauchemar qui dure sans qu'à aucun moment un réveil semble possible.

Pororoca © Scharf Advertising et Irreverence Films

La folle absence

Anéanti par une culpabilité étouffante et une impuissance intolérable, Tudor se met en tête de retrouver lui-même le responsable de la disparition de sa fille. Après tout, depuis qu'elle n'est plus là, plus rien n'a d'importance et il n'a que ça à faire. Le temps passe mais les jours semblent figés. Pororoca est d'une honnêteté brutale sur ce deuil impossible face au doute, à l'absence d'informations et d'espoir. Si sa femme a choisi la fuite pour survivre, Tudor se jette à corps perdu dans l'action. Il ne peut pas vivre sans réponse, attendre sans rien faire est insupportable pour ce père meurtri. Alors Tudor cherche et trouve même un suspect. Et le spectateur d'espérer — jusqu'aux dernières secondes du film — qu'il soit sur une bonne piste. Mais à quel prix ? Car, si la "happy end" est souhaitée, l'isolement du père confine peu à peu à la folie et devient de plus en plus inquiétant. En prenant son temps, le drame installe une tension qui s'enfonce peu à peu dans une violence psychologique incroyable, que l'on sent prête à exploser. Derrière le fait divers tragique, Constantin Popescu propose surtout un drame poignant qui réalise avec une grâce morbide l'autopsie d'une absence inconcevable.

Pororoca, pas un jour ne passe est un véritable film d'horreur d'autant plus éprouvant que les monstres qu'il met en scène — le criminel présumé et la dérive d'un père face au vide intolérable —  sont réels. Impossible de voir des enfants jouer dans un parc sans repenser à ce film, son fantôme obsédant risque de vous hanter (très) longtemps après la projection.

> Pororoca, pas un jour ne passe (Pororoca), réalisé par Constantin Popescu, Roumanie - France, 2017 (2h32)

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