Cannes, des plans sur la Croisette

jeudi 17 mai 2012 | Fabien Randanne

Et si la Palme d’or se cachait parmi les films sur lesquels la presse s’attarde le moins. Passage en revue des chances réelles ou supposées de cinq "outsiders" parmi les vingt-deux films de la sélection officielle. 

A qui la Palme ? À Nanny Moretti et son jury de faire le tri parmi les 22 films en compétition officielle cette année. Le réalisateur italien ayant déclaré il y a peu que The Artist était « un film facile », on peut avoir une idée du niveau d’exigence du monsieur et s’attendre à un palmarès hostile aux œuvres consensuelles.

Au cours des dix prochains jours, les rumeurs en provenance de la Côte d’Azur et attribuant la récompense suprême "à coup sûr" à tel ou tel long métrage ne manqueront pas d’alimenter les gazettes. Et, comme de coutume, elle seront quasiment toutes démenties au soir de la cérémonie de clôture. En 1999, par exemple, les festivaliers promettaient la Palme d’or au Tout sur ma mère de Pedro Almodovar. Ils y croyaient si fort que même l’auteur de Femmes au bord de la crise de nerf a monté les marches convaincu de rentrer à Madrid avec la récompense dorée. Il les a redescendues avec un Prix de la mise en scène et sans doute en maudissant la Rosetta des frères Dardenne que le jury de David Cronenberg avait choisi de sacrer. Ledit jury a, par la même occasion, réussi à ranger son palmarès parmi les plus controversés de l’histoire récente du festival – notamment en récompensant deux acteurs amateurs, Séverine Caneele et Emmanuel Schotte, de L’Humanité de Bruno Dumont, qui sont allés chercher leurs prix d’interprétation sous les huées.

Festival de Cannes 2012 | Photo DR

Controverse aussi en 2003, année où le jury présidé par Patrice Chéreau a réparti les récompenses principales entre trois films : Elephant de Gus Van Sant, Les Invasions barbares de Denis Arcand et Uzak de Nuri Bilge Ceylan. Raison invoquée : la pauvreté de la sélection en bons films. Un tollé. Depuis, le règlement a été revu et l’article 8 stipule désormais qu’"un même film ne peut recevoir qu'un seul des prix du Palmarès. Cependant, le Prix du Scénario et le Prix du Jury peuvent être, sur dérogation du Président du Festival, associés à un Prix d'Interprétation".

Difficile donc de tirer des plans sur la Croisette. D’autant plus que l’établissement d’un palmarès répond à une logique qui lui est propre et dépend des humeurs d’un jury éclectique. Cette année, Jean Paul Gaultier et les réalisateurs Alexander Payne et Raoul Peck plébisciteront-ils les mêmes films ?
Les projecteurs médiatiques sont pour l’instant rivés sur les films de réalisateurs attendus (Cosmopolis de Cronenberg, Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais, De rouille et d’os de Jacques Audiard…) et sur ceux qui sortiront dans les salles françaises dans la foulée de leur présentation cannoise (Moonrise Kingdom de Wes Anderson, Sur la route de Walter Salles…). Or, la Palme se trouve peut-être parmi les cinq films suivant, qui restent dans l’ombre mais pourraient créer l’événement. Même si leur générique ne fait mention d’aucun acteur de Twilight.

Reality de Matteo Garrone (Italie)

Reality de Matteo Garrone | Photo DR

Ça parle d’un poissonnier napolitain, Luciano, qui s’inscrit, poussé par ses enfants, au casting de la plus grande émission de téléralité italienne. Se rêvant déjà en star, sa vie est bouleversée.
Par ici la Palme ? Matteo Garrone avait fait forte impression sur la Croisette en 2008 avec Gomorra, adaptation du livre éponyme de Roberto Saviano, reparti avec le Grand prix du jury. Une œuvre édifiante montrant l’emprise tentaculaire de la Mafia à Naples et alentours. Changement de registre a priori avec Reality, que l’on imagine bien lorgner du côté de la farce corrosive tout en rappelant les grandes heures de la comédie à l’italienne.

La Chasse de Thomas Vinterberg (Danemark)

La Chasse de Thomas Vinterberg | © Nordisk Film

Ça parle d’un homme divorcé qui est accusé d’abus sexuel par une fillette de cinq ans.
Par ici la Palme ? Thomas Vinterberg a beaucoup fait parler de lui dans la deuxième moitié des années 1990 quand, avec son compatriote Lars Von Trier, il a édicté les règles du Dogme95, un mouvement cinématographique qui n’a pas enfanté d’une pléiade de grands films. A l’exception notable de Festen qui a secoué les festivaliers en 1998 et valu un Prix du jury à Vinterberg. Depuis, le Danois s’est fait oublier et ses films suivants sont sortis dans une indifférence quasi-générale. Avec le pitch de La Chasse, on peut s’attendre à un film coup de poing comme les affectionne le Festival. Mais cognera-t-il suffisamment fort pour marquer les esprits du jury ?

Dans un autre pays (In Another Country) de Hong Sang-soo (Corée du Sud)

Dans un autre pays (In Another Country) de Hong Sang-soo | Photo DR

Ça parle d’une femme qui, dans un pays qui n’est pas le sien, n’est à la fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, a rencontré, rencontre et rencontrera au même endroit les mêmes personnes qui lui feront vivre à chaque fois une expérience inédite.
Par ici la Palme ? Palme du pitch le plus intriguant, sans doute… Pourquoi ne pas miser sur un prix pour son scénario ? La femme en question, c’est Isabelle Huppert. Autrement dit, une caution crédibilité pour ce qui est l’un des deux films coréens de la sélection (L’Ivresse de l’argent d’Im Sang-soo est aussi de la partie). Le cinéma made in Corée du Sud étant l’un des plus dynamiques et créatifs d’Asie, il ne devrait pas être oublié à l’heure du bilan. Et pour se faire une idée du style Hong Sang-soo, on peut aller découvrir en salle son dernier film, The day he arrives – Matins calmes à Séoul, sorti ce mercredi sur les écrans français.

La Part des anges de Ken Loach (Grande Bretagne)

La Part des anges de Ken Loach | Photo DR

Ça parle de quatre Ecossais qui écopent d’une peine de travaux d’intérêts généraux et se font initier à l’art du whisky par leur éducateur.
Par ici la Palme ? Ken Loach est un habitué de la sélection officielle et cela, même si le film est médiocre (comme Route Irish qui avait rejoint à la dernière minute la compétition en 2010). D’après les journalistes qui ont déjà vu le film, La Part des anges serait plutôt à classer parmi les réalisations mineures du pape du cinéma social britannique. Mais le fait qu’il s’agisse d’une des seules comédies parmi une sélection de films sombres à vous faire déprimer jusqu’à Annie Cordy pourrait jouer en sa faveur. Mais pas forcément pour la plus haute distinction.

Paperboy de Lee Daniels (Etats-Unis)

Paperboy de Lee Daniels | © Metropolitan FilmExport

Ça parle d’un journaliste qui revient, avec son partenaire d’écriture, dans sa ville natale de Floride pour tenter de prouver l’innocence d’un condamné à mort.
Par ici la Palme ? A l’annonce de la présence en sélection officielle du dernier film de Lee Daniels, nombre de cinéphiles ont bondi. Parce que Lee Daniels est le responsable de l’insupportable et putassier (oui, oui) Precious (2009). Un film qui a échaudé plus d’un spectateur associant désormais le nom du réalisateur à « subtilité zéro ». On mettra donc un point d’interrogation sur Paperboy qui est au moins assuré d’un bon accueil à l’applaudimètre du côté des marches avec Zac Efron, Nicole Kidman, Matthew McConaughey et John Cusack dans les rôles principaux. Le film parviendra-t-il à tirer son épingle du jeu et supportera-t-il la comparaison avec les cinq autres films américains de la sélection ? Ce qui est sûr, c’est que si le film déçoit, il devrait copieusement éreinté. Ca passera ou ça cassera mais il n’y aura pas de demi-mesure.

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