Phnom Penh, le renouveau artistique

mardi 13 déc. 2011 | Vincent Arquillière

Déambulations estivales dans les rues de la capitale du Cambodge. Un drôle de frémissement dans l’air, celui d’un frémissement créatif. Encore timide, mais bien présent.

Il ne faut pas s’attendre à trouver à Phnom Penh, métropole d’un million et demi d’habitants, une vie culturelle et nocturne aussi riche qu’à Paris, Londres, Berlin ou New York… Le Cambodge reste un pays en voie de développement, ou de “redéveloppement”, qui commence seulement à sortir de son isolement et à regarder vers l’avenir, malgré les difficultés économiques. C’est justement ce qui peut séduire dans sa capitale : tout semble encore à inventer. Si on croise moins d’ados lookés dans les rues de Phnom Penh que dans celles de Bangkok, la ville apparaît jeune et cosmopolite.

Le soir, se retrouvent autour d’un verre (ou de plusieurs…) les volontaires des nombreuses ONG installées dans la ville : Américains, Australiens, Français, entre vingt et trente ans pour la plupart. Les instituts culturels locaux ou étrangers (le centre Bophana, l’Institut français, la Metahouse dépendant du Goethe-Institut…) jouent aussi un rôle important en permettant à des artistes cambodgiens de présenter leur travail.
Vivre de son art est certes difficile, comme ailleurs, peut-être même un peu plus : les lieux de diffusion restent limités, les musiciens souffrent du piratage (qui touche aussi les livres et les DVD), les salles de cinéma sont rares malgré la construction récente de quelques multiplexes. Mais dans de nombreux domaines – littérature, BD, musique, cinéma… – on note un frémissement créatif, encore timide certes, mais bien réel.

Loin des codes conventionnels

C’est sans doute dans les galeries d’art qu’il est le plus visible. La rue 178, près du musée des Beaux-Arts, présente un alignement de boutiques d’allure identique, proposant des sculptures traditionnelles et des toiles figuratives et académiques, du genre coucher de soleil sur Angkor ou travail dans les rizières. Un peu à l’écart, au n°13 de la rue, la galerie X-Em Design, ouverte en mars 2008, montre des œuvres bien différentes, principalement celles du propriétaire des lieux, Em Riem.

Cet artiste touche-à-tout, qui s’exprime dans un français parfait (il s’est formé pendant sept ans aux Beaux-Arts de Saint-Etienne puis à l’Ecole nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris), est avant tout designer : il utilise des matériaux locaux comme le rotin et le bambou, et fait travailler des artisans pour fabriquer des meubles aux lignes épurées, très contemporaines. « Tout est tressé, je n’utilise pas de colle, explique Em Riem. Mes clients viennent plutôt des pays riches du Sud-Est asiatique comme Singapour, mais je suis aussi exposé en Europe. Les Cambodgiens, en revanche, sont encore peu intéressés, par manque de références artistiques. »

 

Quant à ses toiles, elles ont surtout les faveurs des expatriés. Si certaines sont un peu trop proches du style de peintres célèbres comme Basquiat, d’autres, plus sobres, attirent l’œil. On y voit des couples, peints d’après photos sépia, accompagnés de deux dates, naissance et mort. La seconde correspond à la période où les Khmers rouges étaient au pouvoir, et où Em Riem était enfant. Sans que cela soit explicite, on comprend que tous ces hommes et femmes ont été victimes du génocide ; peindre leurs portraits, c’est faire acte de mémoire.

Sur le boulevard Sihanouk, dans un quartier moins touristique, le Java présente également de jeunes artistes cambodgiens. Il s’agit à la fois d’un agréable café-salon de thé, d’un restaurant et d’une galerie, où l’on croise de nombreux expatriés et touristes. Les techniques et les styles sont divers, l’abstraction côtoie le figuratif, parfois dans la même œuvre. L’été dernier, on pouvait voir notamment les toiles contrecollées sur carton, mettant en scène divers personnages masculins et féminins, d’Oeur Sokuntevy (née en 1983). A travers elles, cette artiste s’interroge notamment sur la place des femmes dans la société khmère, qui restent encore souvent cantonnées aux tâches ménagères.

Sur la cimaise opposée, les étranges assemblages d’objets trouvés de Meas Sokhorn. Né en 1977, Sokhorn a étudié le design d’intérieur aux Beaux-Arts de Phnom Penh, et a été exposé entre autres à Singapour et Melbourne. Il utilise aussi bien des matériaux traditionnels que du fil barbelé ou des câbles en plastique. Ses étranges assemblages d’objets de récupération évoquent de façon symbolique des questions sociales et environnementales, s’interrogent sur l’entrée du pays dans la modernité, avec le risque de perdre en route une partie de ses traditions – tout ce qui relève du travail manuel, notamment. Pour Dana Langlois, la directrice de la galerie, « ces deux artistes d’une grande intégrité, aux approches et aux styles très différents, sont très représentatifs d’une nouvelle génération, que l’histoire de l’art officielle reconnaîtra un jour. »

Une modeste maison-atelier, un bric-à-brac...

On retrouve le même type de préoccupations, à travers une forme encore plus radicale, chez Khvay Samnang (né en 1982), à l’honneur l’été dernier à la galerie Sa Sa Bassac, le premier espace d’exposition expérimental géré par des artistes au Cambodge. Une petite galerie très sobre, bien située mais quasiment impossible à repérer depuis la rue, d’autant qu’elle est à l’étage. Ce sont les traces documentaires (photos et vidéo aux cadres très travaillés) d’une performance de Samnang qu’on pouvait y voir : à moitié immergé dans l’eau, l’artiste (qui a étudié la peinture aux Beaux-Arts de Phnom Penh et pratique diverses disciplines ; ses photos ont été montrées deux fois aux Rencontres d’Arles et on les retrouvera également à PhotoPhnomPenh) se renverse lentement un seau de sable sur la tête.

Un rituel mystérieux, rappelant certaines pratiques du body art des années 70, et marquant par sa simplicité. Les lieux de cette action frontale – Samnang se filme et se photographie lui-même en utilisant un trépied – plusieurs fois répétée, sont situés dans la capitale et ses environs. On voit des habitations précaires, une eau polluée sur laquelle flottent divers déchets, mais aussi, parfois, une végétation luxuriante.

Parmi ces endroits, on croit reconnaître le lac Boeung Kak, grande étendue d’eau à l’intérieur de Phnom Penh. De moins en moins grande, en fait, au fur et à mesure que les promoteurs l’assèchent en y déversant du sable pour y construire résidences de luxe et centres commerciaux (ce qu’évoque peut-être le geste de Samnang, qui préfère toutefois qu’on n’en livre pas une interprétation trop restrictive). De nombreux habitants vivant sur les rives ont déjà été expropriés, en échange d’une compensation très faible. Et le comblement du lac pourrait provoquer une augmentation des inondations dans les quartiers situés autour, où les rues sont déjà difficilement praticables à la saison humide.

C’est là que se trouve la modeste maison-atelier de la jeune artiste Kanitha Tith (née en 1987), devant laquelle nous la retrouvons un soir. Dans l’après-midi, nous sommes allés voir ses étonnantes structures en fil de fer tressé à l’Institut français, qui montre régulièrement le travail d’artistes cambodgiens et organise des manifestations comme PhotoPhnomPenh (l’édition 2011 s’est terminée il y a quelques jours). Kanitha nous fait la visite, assez rapide : deux pièces en bas – régulièrement inondées – et deux autres à l’étage. Un bric-à-brac où se mêlent quelques-unes de ses réalisations, des vêtements et des toiles peintes par sa sœur aînée Veasna, également artiste et “curatrice” d’expos (une activité relativement nouvelle au Cambodge).

Dans un anglais impeccable et avec beaucoup d’enthousiasme, la jeune femme explique qu’elle voulait montrer à ses voisins, pêcheurs pour la plupart, ce que pouvait être le travail d’un artiste, loin des galeries du centre-ville, et les impliquer dans ses réalisations. Certains ont d’ailleurs laissé des objets de leur quotidien dans la maison, qui est à la fois un lieu de vie et une installation. L’ensemble s’inscrit dans un projet communautaire impliquant des participants de plusieurs pays, SurvivArt, où chacun s’interroge sur la notion de « right to a good life » (« le droit à vivre bien »).

Un défi ? Se dégager de l’influence de l’art traditionnel khmer

Une question qui n’a rien de théorique au milieu de ces baraques de tôle coincées entre un chemin boueux et un lac en peau de chagrin… On est ici bien loin du milieu de la culture institutionnelle, mais au cœur de ce qu’est Phnom Penh aujourd’hui : la capitale d’un pays émergent, quoique souvent sous les eaux, qui tente de s’inventer un futur sans pour autant oublier son passé tragique et son présent difficile. Pour Davy Chou, jeune réalisateur franco-cambodgien vivant à Paris mais se rendant régulièrement à Phnom Penh, « il se passe quelque chose depuis plusieurs années, dans les domaines de l’art contemporain, de la danse, de la photo, du cinéma et même de la musique. Le chemin est sans doute encore long pour que ces artistes soient reconnus sur la scène internationale, même si certains sont déjà en passe de le devenir… Mais la multiplication des projets, le soutien constant des quelques acteurs culturels locaux et l’enthousiasme d’une partie de la jeunesse sont autant de signes montrant que le Cambodge vit une période particulièrement excitante. »

Davy est néanmoins conscient des défis à relever pour les artistes cambodgiens. « Ils doivent se dégager de l’influence parfois trop prégnante de l’art traditionnel khmer, qui répond sans doute à une certaine demande du marché, et trouver les voies d’un langage plus universel, et donc plus moderne. Cela passe immanquablement par la connaissance de l’histoire de l’art, et de ce qui se fait ailleurs. » Il remarque toutefois qu’il y a de plus en plus d’artistes khmers qui participent à des résidences à l’étranger, ou à des projets faisant intervenir des artistes d’autres pays.

Deuxième défi de taille selon lui, la conscience politique de ces artistes. « C’est quelque chose qu’on sent en éveil dans pas mal d’œuvres, mais qui reste encore un peu timide. La crainte du politique et de l’engagement est quelque chose de très répandu chez la jeunesse, pour de nombreuses raisons. Or, c’est sans doute à ces artistes émergents de s’emparer de ces questions. Bref, la route est longue, mais diablement excitante… » Qui sait ? Un jour, peut-être, le Cambodge sera aussi réputé pour l’audace de sa jeune scène artistique que pour les temples d’Angkor…

 

> Ce texte a déjà été publié, sous une forme sensiblement différente, dans le magazine A Nous Cities, distribué gratuitement à Paris.

Remerciements à François Allain et Davy Chou.

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