Osons explorer le clitoris !

jeudi 10 mars 2011 | Dorothée Duchemin

Odile Buisson se bat pour qu’enfin la France et ses chercheurs s’intéressent au clitoris, un organe délaissé, négligé et méconnu. Gynécologue obstétricienne, elle est l’auteure, avec le docteur Pierre Foldès, de "Qui a peur du point G ?", paru ces jours-ci. Entretien.

C’est seulement en 1998 qu’une description juste du clitoris est réalisée par une équipe de chercheurs australiens. La même année, le Viagra était mis sur le marché, pour en finir avec les troubles de l’érection. Les hommes sont traités pour leurs dysfonctionnements sexuels tandis qu’on envoie une femme qui ne jouit pas chez le psy.
Depuis ces premiers pas, de nombreux pays ont beaucoup progressé dans l’exploration de la sexualité féminine. En France, rien. Le sujet n’intéresse personne. Il est jugé léger et peu sérieux puisqu’il ne sert qu’au plaisir. Une femme a toutefois voulu s’y intéresser : Odile Buisson. Elle est la première à avoir réalisé des échographies du clitoris et du coït. Elle espérait voir une équipe de chercheurs l’appuyer, mais elle s’est heurtée à des murs d’incompréhension, de moqueries et de machisme.
Pour Odile Buisson, ça ne fait aucun doute, les hommes ont peur du clitoris, du point G et du plaisir féminin.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?
J’ai écrit ce livre car suite aux études scientifiques que j’avais réalisées avec Pierre Foldès, j’ai rencontré des résistances de la part de l’Université française. Je ne comprenais pas, parce que la médecine sexuelle féminine est très développée dans tous les pays du monde, notamment aux Etats-Unis. Ils ont beau être très puritains, ils ont une recherche très active. Et en France, il n’y a aucune université qui travaille sur la sexualité féminine.
Quand on a débuté nos travaux, on a eu besoin d’argent. Nous sommes passés par le Comité de protection des personnes et on était obligé de prendre des assurances pour mener à bien le projet. Pour l’échographie d’un seul coït, ils nous réclamaient 1631 euros ! Bien sûr, je ne pouvais pas payer. En plus, c’est du vol ! C’est pourquoi, on a vraiment besoin en France d’une structure universitaire pour développer la recherche sur la sexualité féminine.
Moi, je ne pouvais travailler que sur des copines puisque je n’avais aucune autorisation pour le faire sur des patientes. J’ai rameuté les copines mais je ne pouvais pas observer le clitoris de chacune ! A court terme, il nous faut une université qui reprenne le flambeau et qui accepte de faire de la médecine sexuelle.

Comment a réagi votre entourage lorsqu’il a su que vous vous intéressiez au point G ?
Quand j’en ai parlé autour de moi, j’ai eu différentes réactions qui m’ont vraiment étonnée. On m’a dit : « Arrête, ce sont des conneries, c’est du cul. » « Il n’y a pas de femmes qui ont des difficultés sexuelles, il y a seulement des mauvais amants. » Tout doit venir du phallus probablement ! Ou on m’a dit que tout était cérébral et que ça n’avait rien à voir avec le clitoris. Tous niaient cet organe. Selon moi, il n’y a pas de raison de ne pas étudier le clitoris comme on a étudié le pénis ! Quand un monsieur a des difficultés sexuelles, on ne lui répond pas : c’est du cul, c’est cérébral ou c’est inconvenant. Lui, il a un traitement !
Il y a un tabou sur la sexualité féminine tout simplement parce que le clitoris est dédié aux plaisirs féminins et n’a pas de rapport avec la reproduction, contrairement à l’érection. Alors qu’il serait étudié de manière intensive s’il avait un rapport avec la reproduction. C’est comme si les femmes n’avaient pas droit au plaisir et à la jouissance sexuelle. Or, on sait qu’une mauvaise fonction sexuelle entraîne des troubles psychiques et des troubles dans le couple.

Vous voulez étudier la sexualité féminine pour venir en aide aux femmes en difficulté ?
Mon but premier n’était pas forcément de traiter. Oui, ensuite, si on peut le faire, tant mieux. Mais d’abord, il faut appréhender la manière dont fonctionne cet organe. Il faut faire de la science pour savoir comment ça marche. Nous avons débuté par des clitoris normaux. Puisqu’aucune étude n’existe en France, il faut partir d’un clitoris normal, l’étudier en clinique et en imagerie.
Ensuite, si on arrive à comprendre les causes des dysfonctionnements, on pourra probablement soulager ces femmes en difficulté. Ces femmes en souffrance, qui réclament des traitements et qui actuellement n’ont rien d’autre que la psychothérapie ou la masturbation dirigée ! Mais pour pouvoir étudier des pathologies, il faut des chercheurs universitaires ! A notre niveau, nous avons cartographié le clitoris grâce à des échographies. Nous avons aussi échographié le coït pour étudier ce qui se passe à ce moment-là pour le clitoris. Il s’agit d’un champ d’observation qui n’a jamais été étudié, tout reste à faire ! C’est incroyable de voir une telle disparité de traitement entre les hommes et les femmes.

On dit aux femmes qu’elles sont frigides parce qu’elles ont un blocage psychologique, alors qu’en fait, certaines ont un problème d’ordre physiologique que personne ne cherche à régler !
Tout ça vient des sexologues américains Masters and Johnson (William Masters et Virginia Johnson, NDLR) qui ont décrété que 90% des difficultés sexuelles des femmes étaient d’origine psychogène. Mais à l’époque, l’imagerie médicale n’existait pas ! Depuis, aucune science fondamentale n’a été menée et on en est resté à ce théorème ! Alors que je suis persuadée qu’il existe des causes organiques qui pourraient être curables !

Pourquoi les chercheurs refusent-ils de s’y intéresser ?
Ce qui gêne les universitaires, c’est le plaisir. Le plaisir sexuel, qu’est-ce qu’on en a à faire ! Ce n’est pas de la pathologie. Si les femmes n’en ont pas, tant pis pour elle. Ce n’est pas la crise cardiaque, le sida ou la reproduction ! Tout ce qui les intéresse, c’est la reproduction. Le plaisir sexuel de la femme ne les intéresse pas beaucoup. Il s’agit d’un combat féministe ! Il existe des traitements pour les hommes et rien pour les femmes parce qu’on ne les approche pas ! Et tout simplement, parce que ce désir fait peur !

 

« La médecine sexuelle féminine est fondée sur des sondages et des questionnaires »

 

Et les chercheurs en sont encore à se demander si le point G existe !
Il y a une polémique autour du point G parce qu’il n’y a pas de science ! Sur les échographies pratiquées durant le coït, on voit très bien que la partie intérieure vaginale basse est stimulée par le pénis ! Et on voit très bien que derrière cette partie s’adosse le clitoris. Rien que sur le plan dynamique, on a l’explication. Toutes ces polémiques sont dues au fait que la médecine sexuelle féminine est surtout fondée sur des sondages et des questionnaires alors qu’il est grand temps d’utiliser l’imagerie et tout ce que la médecine moderne est capable de faire ! On n’a pas employé tous les moyens à notre disposition et c’est pour ça qu’on est en retard ! Des questionnaires sans examen clinique ni examen complémentaire, ça ne tient pas ! C’est faire de la médecine du corps sans relation interpersonnelle, sans interrogatoire ni questionnaire sérieux puisqu’ils sont souvent envoyés sans aucune explication aux patientes. Le résultat ? Des statistiques erronées qui ne disent rien.
Une récente étude du King’s College de Londres1, menée de cette manière, m’a beaucoup énervée ! Ils cherchaient le gène du point G, alors que c’est une fonction et non une structure ! Leur théorie tombe donc à l’eau. Il est évident que ce n’est pas une structure puisqu’on ne l’a jamais trouvé. Mais il est certain que c’est une fonction puisque lors d’une pénétration vaginale, le clitoris interne est stimulé et la génétique n’a rien à voir là-dedans !

En France, accordons-nous, par contre, beaucoup trop d’importance à la psychologie ?
Il existe une très forte école freudienne. Je suis pour la psychanalyse et j’adore les sciences de la psyché. C’est le dernier rempart à la "chosification scientifique". Mais je ne suis pas pour toute la psychanalyse. S’il y a une pathologie, elle sera rapidement limitée ! Donc il faut une association des médecins du corps et des médecins de la psyché. Pour travailler dans le même sens. L’une ne doit pas exclure l’autre. Et la psychanalyse freudienne est trop autoritaire en ne visant que la cure psychanalytique. Je ne dis pas que les troubles sexuels ne sont que psychanalytiques ou organiques !
Et quand Jacques Lacan a dit que la femme n’existe pas, cela a été très mal compris. Il voulait dire : « de sa jouissance on ne parle pas ! » Et c’est vrai que la psychanalyse n’a rien à nous dire de la jouissance féminine !

C’est étrange cette peur du plaisir féminin dans un pays qui se présente lui-même comme sexuellement libéré…
C’est un écran. On vous vend une voiture en vous mettant une blonde à forte poitrine, une pin-up. On nous montre des reportages de psychologie avec des blondes qui gloussent ou de la pornographie. Tout ceci n’est que de la représentation. Quand il s’agit vraiment de chercher la réalité du sexe, qui participe à une fonction fondamentale de l’homo sapiens, la sexualité, les hommes ont peur de s’y confronter.

Pourquoi les hommes ont-ils si peur ?
Les hommes, surreprésentés dans les universités, ont peur de ce plaisir qui leur échappe et dont ils n’ont pas le contrôle. Ils contrôlent la reproduction des femmes, et contrôlent les femmes en général, mais ils n’ont pas le contrôle de leur plaisir sexuel !

Les Etats-Unis et tous les autres pays sont-ils largement en avance sur nous parce que la France est très machiste ?
Oui, c’est pour ça que la France est la lanterne rouge. Les Italiens, si catholiques, ont quatre équipes de recherches ! Les Anglais, les Néerlandais cherchent. Tout le monde cherche et la France ne fait rien ! Par contre, les troubles de l’érection masculine qui concernent la reproduction et qui drainent beaucoup d’argent, on s’en occupe. L’orgasme féminin est plus compliqué, plus lent à étudier. Les laboratoires ne financent aucune recherche parce qu’il n’y a pas de fric à se faire immédiatement. En plus, c’est inconvenant, c’est du plaisir. Alors que la pilule bleue va servir aux soixantenaires pour quitter la première femme et en trouver une deuxième. Et il pourra se reproduire !

Existe-t-il un plaisir pour les femmes qui agit comme le viagra ?
Oui, elle existe, mais elle ne marche peu sur les femmes. L’afflux de sang dans les organes sexuels féminins ne fonctionne pas pour atteindre l’orgasme. Sinon, on a vu l’année dernière l’arrivée de la flibansérine dans laquelle on croyait et dont on attendait beaucoup. Mais les résultats n’étaient pas très probants et les effets secondaires importants. Elle a donc été retoquée par les Américains.
Mais on ne veut pas non plus qu’on nous fourgue n’importe quel médicament mal étudié dont on aura remarqué qu’il avait un effet sexuel !
Au départ, la flibansérine était utilisée comme un antidépresseur et on s’est aperçu qu’elle avait une influence sur la vie sexuelle. Mais on ne savait pas trop la manière dont elle fonctionnait sur le plan cérébral, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire ! On ne peut pas se permettre de balancer n’importe quelle molécule au petit bonheur la chance. Il faut faire de la science, comprendre comment fonctionne l’organe féminin, comprendre comment se produisent les dysfonctionnements et ensuite seulement, on pourra les traiter.

Et comment vos confrères vous perçoivent-ils ?
C’est inconvenant, c’est de la gaudriole ! Les gens pouffaient, au début, quand je leur expliquais ce que je faisais. Mais le clitoris est un organe, comme les autres ! C’est un organe, des vaisseaux, des nerfs. Il a une fonction, il faut l’étudier. Et pourtant c’est le seul organe féminin qui n’est pas étudié. C’est bien qu’il y a un tabou ! C’est l’origine du monde qu’on touche et ça fout la trouille.

 

Qui a peur du point G ?, Odile Buisson avec Pierre Foldès, Ed. Jean-Claude Gawsewitch, février 2011.

Pierre Foldès est chirurgien et cofondateur de Médecins du Monde. Il est également l'auteur de Victoire sur l'excision, paru en 2006.

  1. 1. Les chercheurs britanniques Tim Spector et Andrea Burri du King's College London ont mené, en 2010, une étude avec 1804 jumelles britanniques, âgées de 23 à 83 ans. Une enquête qui se basait sur les confessions intimes des jumelles. Tim Spector en a conclu que cette étude « montrait relativement clairement que l’idée du point G était subjective », et qu'il était « pratiquement impossible de trouver des preuves réelles de son existence ».
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