Orson Welles a besoin de vous pour finir son dernier film

lundi 11 mai 2015 | Marco Pierrard

C’est le film inachevé le plus mythique de l’histoire du cinéma, The Other Side Of The Wind d’Orson Welles pourrait (enfin !) voir le jour. Une campagne de crowdfunding a été lancée sur la plateforme Indiegogo. Son objectif : récolter 2 millions de dollars auprès des cinéphiles du monde entier.

Le temps passe mais rien ne change pour Orson Welles. Trente ans après sa mort, l’industrie du cinéma continue à célébrer cette personnalité hors du commun tout en gardant une distance prudente lorsqu’il s’agit de financer ses projets. The Other Side Of The Wind est un triste exemple de cette attitude schizophrénique difficilement compréhensible envers celui qui a réalisé – à 26 ans seulement – Citizen Kane (1941), film référence dans l’histoire du 7ème art. Les producteurs Filip Jan Rymsza et Frank Marshall comptent bien terminer ce dernier film d’Orson Welles, avec l’aide du public. La campagne de financement participatif débutée le 7 mai dernier ambitionne de récolter 2 millions de dollars pour mettre fin à la malédiction du "plus célèbre des films jamais réalisés".

2015, l’année Welles

Le 6 mai dernier, Orson Welles aurait eu 100 ans. Réalisateur, metteur en scène de théâtre, homme de radio, acteur, auteur, magicien… l’artiste engagé aux multiples facettes a marqué à jamais le cinéma avec l’incontournable Citizen Kane mais également le théâtre avec ses adaptations de Shakespeare et évidemment la radio avec sa célèbre adaptation de La guerre des mondes de l’auteur de science-fiction H.G. Wells en 1938 qui créa la panique dans certains foyers américains persuadés que des martiens hostiles venaient détruire la planète. Malgré ses brillantes réalisations, l’image d’Orson Welles reste trouble dans l’imaginaire collectif, acclamé comme génie il est également dépeint comme un artiste difficile et arrogant, incapable de faire des concessions, et trop radical pour travailler pour le compte de grands studios. Souffrant également – à tort – d’une réputation de réalisateur incontrôlable dépassant largement ses budgets et incapable de finir ses films, Orson Welles a vu sa carrière décliner rapidement après son coup d’éclat cinématographique. Il a payé le prix du mythe qui l’entourait en passant sa vie à jouer dans des films – parfois médiocres – et des publicités afin de récolter l’argent nécessaire pour continuer à tourner ses propres oeuvres. Pourtant une étude précise de la filmographie du cinéaste – et notamment de ses nombreux projets inachevés – pulvérise l’idée qu’il n’aurait rien produit d’intéressant après Citizen Kane. Le centième anniversaire de sa naissance met en lumière des trésors restés – à l’image de The Other Side Of The Wind – trop longtemps dans l’obscurité.

John Huston, Orson Welles et Peter Bogdanovich © Steven Jaffe/Courtesy of The Welles-Kodar Collection, University of Michigan

Les hommages à l’artiste se multiplient en cette année 2015 : ses films sont diffusés à la télévision, certains sont restaurés pour une exploitation en salles et en vidéo et des rétrospectives sont organisées un peu partout dans le monde. Dans l’hexagone, le Festival de Cannes célèbre Orson Welles dans la sélection Cannes Classics et la Cinémathèque française propose une série de projections et de conférences du 17 juin au 2 août pour montrer l’étendue de son œuvre. Moment fort de cette programmation, la diffusion de copies de travail de films inachevés dont environ 40 minutes de The Other Side Of The Wind montées par Welles en personne. Un encas qui permet de patienter avant de pouvoir enfin voir le film complété, si la campagne de financement lancée ces derniers jours parvient à récolter les fonds nécessaires.

Mise en abîme cinématographique

Tourné de façon erratique entre 1970 et 1976, The Other Side Of The Wind est le Saint-Graal des films inachevés, un serpent de mer qui anime les conversations des adeptes d’Orson Welles et des cinéphiles depuis des années. L’intérêt pour ce film tient autant à son casting, qu’à son propos – une réflexion acerbe sur Hollywood – et à la saveur étrangement autobiographique qui s’en dégage. Il met en scène Jake Hannaford, un réalisateur interprété par John Huston (lui-même cinéaste et ami proche d’Orson Welles), qui lutte pour tenter de finir « The Other Side Of The Wind », un film inspiré par le Nouvel Hollywood qui doit marquer son grand retour après une longue traversée du désert. Un scenario qui fait écho à la situation de Welles au début des années 70, de retour aux États-Unis après un exil plus ou moins forcé en Europe.

L'histoire se déroule sur une journée et relate les dernières heures de la vie de Jake Hannaford à travers une fête d’anniversaire célébrant ses 70 ans entrecoupée d’extraits de son film « come-back » inachevé dans lequel Welles plagie, pour le moquer, le style de Michelangelo Antonioni. Le casting réunit notamment Oja Kodar, co-auteure du scénario et dernière compagne de Welles jusqu’à sa disparition, Peter Bogdanovich, critique de film et réalisateur, ou encore Dennis Hopper. Inspiré par l’écrivain aventurier Ernest Hemingway, le personnage de Jake Hannaford emprunte autant à John Huston qu’à Orson Welles, avec des similitudes troublantes entre la réalité et la fiction. Une mise en abîme fascinante tant la frontière entre les acteurs et leurs rôles est mince, même si, en bon manipulateur, le réalisateur brouille habilement les cartes. The Other Side Of The Wind s’annonce comme le film testament d’un grand cinéaste qui attend, depuis près de quarante ans, d’être montré au public.

2 millions pour sortir des cartons

Orson Welles a travaillé sur le film jusqu’à sa mort en 1985 mais il n’a jamais réussi à le sortir de l’imbroglio financier et juridique dans lequel il s’était embourbé. Produit en partie par Les Films de l’Astrophore, un société gérée par le beau-frère du Shah d’Iran, tout s’est compliqué après la révolution islamique de 1979. Depuis la mort du cinéaste, il a fallu assurer les droits du film et, malgré des annonces optimistes ces dernières années, les bobines du film tant convoitées n’ont été extraites que récemment du coffre où elles dormaient, à Bagnolet, près de Paris. Bien conservées, les pellicules – le film a été tourné en 35mm, 16mm et 8mm – doivent désormais être scannées en 4K, nettoyées et traitées pour en corriger la couleur. Enfin le montage sera finalisé et la musique – qui doit encore être composée – sera ajoutée. Ce sont ces ultimes opérations qui nécessitent l’apport de 2 millions de dollars pour terminer le long métrage. Selon la contribution apportée à la campagne de crowfunding, les contreparties varient : le film en copie digitale, en DVD ou Blu-ray, des affiches exclusives, un livre sur le tournage, un morceau de pellicule du film, des invitations à la première mondiale… Selon les envies, et l'état de vos finances.

Visuels DVD et Blu-ray The Other Side Of The Wind

Il est évidemment impossible de savoir ce qu’aurait été le film si Orson Welles avait pu mener à terme sa réalisation mais avec une partie du montage déjà effectuée, des notes précises laissées par le cinéaste et des acteurs du projet comme Peter Bogdanovich encore présents dans l’équipe, le résultat final devrait être respectueux de sa vision. La campagne de crowdfunfing, soutenue par de nombreux réalisateurs de J.J. Abrams à Steven Soderbergh en passant par Wes Anderson et Clint Eastwood, se donne quarante jours pour réunir la somme et enfin révéler au monde le dernier film d’Orson Welles, sortie promise avant la fin de l’année 2015. Pour appuyer cette levée de fonds, un compte Facebook et un compte Twitter officiels au nom du réalisateur ont vu le jour, associés au hashtag #OrsonsLastFilm. En attendant de pouvoir contempler le film terminé, quelques minutes de The Other Side Of The Wind sont visibles sur le net, notamment un extrait qui se déroule pendant la fête d’anniversaire de Jake Hannaford. Le montage effréné de cette séquence démontre à quel point le cinéaste continuait à faire ce qui l’a motivé toute sa vie : expérimenter.

Mise à jour du 7 juin 2015 : Depuis la publication de cet article, le co-producteur Filip Jan Rymsza est revenu du 68ème Festival de Cannes avec une bonne nouvelle. Le projet de compléter The Other Side of The Wind a séduit de nouveaux investisseurs qui financeraient le montage du film à hauteur d'un million de dollars si la campagne de crowdfunding parvient à réunir l'autre moitié des deux millions nécessaires. L'objectif de la campagne a été ajusté et ses responsables ont fixé une nouvelle date de fin, ils se donnent 30 jours pour réunir la somme. Avec près de 250 000 dollars collectés à l'heure où ses lignes sont écrites, le projet est financé à 25% et de nouvelles contreparties sont proposées comme la participation à la première du film qui aura lieu à Paris, par exemple. Un - nouveau - compte à rebours est lancé pour cette campagne participative qui tente de changer le cours de l'histoire... du cinéma.

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