"Night Call", saignez, vous êtes filmés !

mercredi 26 nov. 2014 | Marco Pierrard

Très bon
Lou Bloom, petit délinquant désespérément en recherche d’un job, s’improvise reporter d’images spécialisé dans les faits divers et traque des scoops macabres dans la banlieue de Los Angeles. Pour son premier film, Dan Gilroy met brillamment en lumière l’indécence et l’absurdité de notre voyeurisme télévisuel. Un thriller efficace et salutaire.

Voleur de petite envergure, Lou Bloom (Jake Gyllenhaal) vivote grâce à des agressions peu glorieuses à Los Angeles. Un soir, il est témoin d’un accident de la route et observe, fasciné, les reporters d’images qui se pressent autour des sauveteurs pour tenter de capter sur le vif le spectacle sanglant qu’offrent les victimes. Découvrant là un moyen de gagner facilement de l’argent, Lou s’achète une radio pour capter les échanges de la police et une caméra bon marché. Accourant au moindre accident ou fait divers, Lou s’improvise reporter d’images spécialisé dans le macabre et réussit à se faire connaître auprès d’une chaine de télévision locale. Aussi charmant qu’inquiétant, l’apprenti journaliste gagne la confiance de Nina Romina (Rene Russo), responsable du journal télévisé matinal, qui devient vite dépendante des images qu’il lui fournit pour assurer son audience. Lou progresse rapidement, embauche un assistant et va, petit à petit, dépasser toutes les limites éthiques du métier de reporter, au point de s’impliquer lui-même dans ces faits divers pour rendre ses images toujours plus percutantes. Immersion saisissante dans les coulisses d’un journal télévisé en roue libre, Night Call est un thriller glaçant et sans concessions sur un homme dont la folie latente trouve un refuge dans un monde qui n’a plus aucune règle, au nom de l’audience.

Night Call © Bold Films // Paramount Pictures

Jake, voyeur professionnel

L’ambiance du film doit beaucoup à la prestation habitée de Jake Gyllenhaal qui incarne à la perfection cet homme instable, au regard halluciné, dont la fascination pour les drames tragiques va bien au-delà d’une conscience professionnelle. Caméra au poing, Lou court après l’argent, la reconnaissance et une certaine forme de pouvoir que lui procurent ces images filmées de plus en plus près des victimes. Aveuglé par la montée en puissance de sa petite entreprise, cet homme déterminé s’enferme dans une logique qui le pousse à flirter avec les règles d’un métier qu’il n’a jamais appris. Une fuite en avant qui va l’entrainer sur une pente très dangereuse, avec une implication insensée dans les cas qu’il traite, contraire à toute déontologie. Individu d’une assurance et d’un cynisme absolu, les déclarations péremptoires de Lou peuvent déclencher des rires nerveux mais l’on rit jaune face à ce personnage enfermé dans ses certitudes et sa propre logique, effrayante. De plus en plus malsain, le comportement de cet apprenti journaliste met d’autant plus mal à l’aise qu’il est rendu possible par la chaîne qui couvre ses agissements, tout simplement pour continuer à faire progresser son audience et distancer la concurrence. C’est l’une des réussites de Night Call, la folie de Lou nous renvoie au milieu qui l’accueille les bras ouverts. À peine métaphorique, la démence latente de cet apprenti journaliste est le signe de l’emballement d’un système médiatique où l’audience est proportionnelle à la quantité de sang et de larmes visibles à l’image.

Night Call © Bold Films // Paramount Pictures

Sang, mensonges et vidéo

En cherchant à réaliser des images de plus en plus choquantes, Lou et sa « complice » Nina incarnent à merveille la mort d’une certaine idée du journalisme. « If it bleeds, it leads ». C’est avec ce slogan douteux que l’on fait comprendre au reporter autoproclamé que plus ses images seront sanglantes, plus elles apporteront d’audience à la chaine. Une théorie qui a "un petit supplément" de racisme car les agressions de blancs par des minorités sont préférées par la productrice, l’idée étant que les téléspectateurs qui vivent en majorité dans les beaux quartiers de la banlieue de Los Angeles puissent s’identifier aux victimes. Une mise en avant d’un sentiment de peur et d’insécurité qui permet de fidéliser l’audience. Cette course à l’exclusivité et au sensationnalisme peut nous sembler, par son manque total de retenue, une spécificité américaine mais l’esprit de concurrence entre les chaines d’infos en continu est pourtant une réalité depuis déjà quelques années en France. Si notre réalité médiatique est (bien heureusement) moins spectaculaire que ce qui est montré dans ce thriller, on peut se demander si nous ne sommes pas déjà engagés dans cette évolution qui semble aussi inévitable que contestable. Cette boulimie d’informations « sur le vif », accentuée par la vitesse et l’abondance des données circulant sur les réseaux sociaux, et la place de l’éthique, de plus en plus floue, dans la diffusion de certaines images sont les clés de ce thriller qui pointe du doigt des questions essentielles.

Si la fascination de Lou pour les images glauques qu’il filme nous interpelle autant – voire nous inquiète – c’est qu’elle nous renvoie à nos propres "consommation" d’information et voyeurisme. Night Call pousse le spectateur à se demander ce que vaut une information sans prise de recul et quelle place devraient avoir les faits divers dans au journal. Et de façon générale comment la soumission de l’information au diktat de l’audience influe sur le contenu d’un journal. En plus d’être un très bon thriller, ce film pourrait – dans un monde parfait – servir de support éducatif. Montré à l’école et suivi d’une discussion avec les élèves il pourrait lancer le débat sur la façon dont une information est « fabriquée ». On pourrait même appeler ça l'éducation aux médias, toujours dans l’hypothèse d’un monde idéal, bien entendu.

> Night Call (Nightcrawler), réalisé par Dan Gilroy, États-Unis / France, 2014 (1h57)

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