"Moonlight", la différence mise en lumière

mercredi 1 févr. 2017 | Marco Pierrard

Excellent

Élevé par une mère toxicomane dans un quartier difficile de Miami, Chiron tente de trouver sa place dans le monde malgré les pressions sociales qui l'accablent. Porté par une sensibilité à fleur de peau, Moonlight évite les écueils du drame larmoyant et bouleverse par son discours universel sur la quête d'identité. Une œuvre d'une pudeur et d'une délicatesse rare.

L'enfance de Chiron, jeune Noir au caractère effacé vivant dans un quartier chaud de Miami, est partagée entre Paula (Naomie Harris), une mère aimante mais incapable de l'élever à cause de son addiction au crack, et Juan (Mahershala Ali), un dealer qui le prend sous sa protection et lui offre, avec sa femme Teresa (Janelle Monáe), un foyer de substitution. À l'adolescence, le jeune homme continue à être rejeté par ses pairs alors qu'il sent naître en lui une homosexualité qu'il a du mal à qualifier et à assumer. Devenu adulte, Chiron se fait appeler "Black". Transformé physiquement, il ne ressemble désormais plus au frêle adolescent craintif qui se faisait tabasser par ses camarades et s'est lancé dans le trafic de drogue, à l'image de Juan, le mentor de son enfance. Et pourtant, à l'abri dans cette nouvelle carapace charnelle, il peine à trouver sa place dans la société.
De l'enfance à l'âge adulte, Moonlight évoque la quête d'identité de cet être désorienté avec une grâce et une sensibilité bouleversantes.

 Moonlight  © A24 - Plan B Entertainment - Mars Distribution

La masculinité en question

Surnommé "Little" en raison de son petit gabarit, Chiron est un enfant timide et introverti qui est régulièrement la cible de ses petits camarades qui profitent de sa passivité face aux provocations. Il faut dire que Chiron a d'autres problèmes lorsqu'il rentre le soir à la maison. Délaissé par sa mère perdue dans l'enfer du crack, l'enfant trouve refuge chez Juan, un dealer du quartier qui fait rapidement office de père de substitution. Adolescent, le jeune homme continue à se faire maltraiter par certains élèves qui désormais posent des mots sur cette sensibilité qui les gêne chez le jeune homme. Insulté et battu, Chiron la "tapette" finit par craquer et commet un geste qui va influer sur le reste de son parcours.

Scindé en trois chapitres, Moonlight explore avec subtilité l'enfance, l'adolescence et la vie d'adulte de Chiron en mettant en question la place de la notion de masculinité dans la construction de ce jeune Noir issu des quartiers chauds de Liberty City. En lutte avec des désirs qu'il a du mal à assumer — d'autant qu'ils sont violemment rejetés par sa communauté — le jeune homme va se constituer une identité de façade, faite de faux-semblants. D'enfant rejeté par sa mère et ses camarades, Chiron devient un adulte solitaire, hanté par un moment marquant de son passé. Un souvenir qui pourrait peut-être enfin lui permettre de trouver la paix et s'accepter tel qu'il est. Encore faut-il oser s'y abandonner. Brillant, le drame de Barry Jenkins met en lumière ces moments hors du temps où nos vies basculent. Ces quelques secondes qui façonnent — parfois sans qu'on s'en aperçoive — à jamais notre identité et notre destin.

Pour donner corps à son histoire, le cinéaste s'est entouré de trois acteurs étonnants qui incarnent Chiron à trois âges différents. Alex R. Hibbert, Ashton Sanders et Trevante Rhodes sont dans l'ordre chronologique "Little", Chiron et "Black", surnoms donnés au personnage tout au long du film. Si leurs prestations sont toutes saisissantes, la performance de Trevante Rhodes est la plus frappante. Les trois comédiens ne se ressemblent pas vraiment — et cela est d'autant plus valable pour Trevante Rhodes qui incarne un Chiron devenu adulte et bodyduildé — mais la magie opère grâce au jeu subtil de ce dernier. Malgré l'imposante musculature de "Black", censée mieux le protéger du monde extérieur, on retrouve à travers le regard doux et mélancolique de l'acteur la touchante insécurité enfantine et adolescente de Chiron. Cette continué de caractère, pas évidente a priori, est l'un des remarquables tours de force de ce drame attachant. Alors que le film pourrait sombrer dans cette troisième et ultime partie — d'ailleurs réduite à un simple coup de fil dans le scénario original — et perdre en crédibilité, c'est là que tout se noue et que le destin de Chiron tend vers une portée universelle.

 Moonlight  © A24 - Plan B Entertainment - Mars Distribution

Communauté de différences

Si Moonlight évite brillamment de tomber dans le pathos malgré les thèmes difficiles qu'il évoque, sa plus grande réussite réside — au delà de ses plans magnifiques, à l'opposé des habituelles images de ghetto grisâtres — dans l'universalité de l'histoire qui se transmet à travers ce personnage tourmenté. Barry Jenkins transcende l'histoire de cet homme qui n'a jamais trouvé la voie pour assumer son homosexualité pour construire un drame qui ouvre des perspectives bien plus larges qui dépassent ses protagonistes. Au-delà de la question de la sexualité, le film aborde la construction d'un individu, en symbiose ou en opposition avec son entourage, et touche par conséquent chacun d'entre nous. En abordant le parcours d'un jeune Noir afro-américain et homosexuel, Moonlight évoque un thème commun à tous : le sentiment d'être différent, de ne pas se sentir à sa place.

Parce qu'il a la délicatesse de ne jamais imposer sa vision ni d'être dans la démonstration militante, le drame de Barry Jenkins n'a pas besoin de formuler de message, celui-ci s'impose de lui-même à travers la quête de son antihéros extrêmement attachant. Livré à lui-même, Chiron doit poursuivre sa quête d'identité en plongeant au plus profond de son être. Une confrontation intime touchante que le cinéaste évoque avec énormément de pudeur. Homme ou femme, noir ou blanc, hétéro ou homo, quelque soit les mots — souvent réducteurs, parfois blessants — utilisés par la société pour définir chacun d'entre nous, chaque spectateur est un Chiron en puissance. Profondément humain, Moonlight décrit avec justesse ces moments fondateurs ou l'extérieur nous renvoie une image de nous même et nous force à nous conformer à ce reflet ou à le combattre. Et la façon de réagir à ce miroir déformant est une bataille continue qui influe irrémédiablement sur une vie.

Ancré dans le désespoir mais fondamentalement lumineux, Moonlight s'impose comme un récit universel qui parle d'amour, de la famille et de réconciliation — à commencer par soi-même. À travers l'histoire de Chiron, ce drame lumineux s'adresse à tous ceux qui se sont déjà trouvés piégés par leurs sentiments. À la fois puissant et délicat, ce sublime moment de cinéma qui n'impose jamais rien au spectateur invite à repenser la liberté et les possibilités d'émancipation qui s'offrent à chacun d'entre nous.

Moonlight, réalisé par Barry Jenkins, Etats-Unis, 2016 (1h51)

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