"Loving", au nom de l'amour

mercredi 15 févr. 2017 | Marco Pierrard

Excellent

Mildred et Richard Loving s'aiment et, tout naturellement, décident de se marier. Mais en 1958 dans l'État de Virginie, un couple mixte est très mal vu. Condamnés à l'exil, les deux amoureux mèneront leur combat jusqu'à la Cour Suprême pour affirmer le droit de chacun de s'aimer, sans discrimination. Avec Loving, Jeff Nichols remet en lumière cette histoire vraie à la simplicité bouleversante.

Lorsque Mildred (Ruth Negga) annonce à Richard (Joel Edgerton) qu'elle est enceinte, celui-ci ne tarde pas à la demander en mariage. Unis lors d'un voyage dans l'état voisin de Washington, les ennuis commencent pour les deux amoureux à leur retour dans l'État de Virginie où ils vivent. Parce qu'il est blanc et qu'elle est noire dans l'Amérique ségrégationniste de l'époque, ils sont arrêtés et poursuivis en justice par la Virginie. Condamnés à une peine de prison, Mildred et Richard ne peuvent échapper à la sentence qu'à une seule condition : ils doivent quitter l'État pendant un minimum de 25 ans.

Le couple s'exile alors loin de leurs familles respectives mais compte ne pas en rester là et décide de porter l'affaire devant les tribunaux pour dénoncer une violation de leur droit fondamental au mariage. Aidés juridiquement et financièrement par une association de défense des droits civiques, ils iront jusqu'à la Cour Suprême qui, après une décennie de rebondissements, casse la décision de la Virginie et grave dans le marbre le droit pour chacun de s'unir, partout aux États-Unis, sans aucune distinction d'origine.

Loving  - photo © Ben Rothstein

Liberté d'aimer

Avec Loving, le réalisateur Jeff Nichols rend hommage au combat d'un couple qui a eu une influence importante dans le mouvement des droits civiques, permettant à chacun d'aimer sans distinction de couleur de peau. Basé sur une histoire vraie, le nouveau film du cinéaste est moins ambitieux dans la forme que ses films précédents : Take Shelter (2011) ou le plus récent Midnight Special (2016). Linéaire dans sa narration et sans surprise formelle, le drame de Nichols joue la carte de la simplicité. En se focalisant sur Mildred et Richard, victimes d'une loi injuste instaurant qu'un couple mixte n'a pas le droit de vivre ensemble, le réalisateur rend l'histoire d'autant plus poignante qu'elle est totalement injuste aux yeux des deux amants. La simplicité du traitement ne fait que renforcer l'intolérable pression que la Virginie exerce sur le couple.

Dans son jugement du 6 janvier 1959, le magistrat qui condamne les deux époux à l'exil mélange dans un sermon sidérant des extraits de la Bible et du code pénal pour motiver sa décision : « Dieu Tout-Puissant a créé les races blanche, noire, jaune et rouge, et les a placées sur des continents séparés. S’Il a ainsi séparé les races, c’est parce qu’Il n’avait pas l’intention qu’elles se mélangent. » La messe pénale est dite ! L'État ira même jusqu'à mettre en cause la place d'enfants métisses — considérés comme des "bâtards" —  dans la société américaine. Mildred et Richard doivent alors quitter la Virginie pour vivre leur amour loin des intolérants proférant des discours sur une pureté fantasmée terriblement malsaine. Dans un état voisin, il élèveront pendant 5 ans trois enfants avant de revenir avec eux près de leurs familles dans un geste de défiance, malgré la menace d'être de nouveau emprisonnés. En restant au plus près du couple, le réalisateur donne une force particulièrement touchante à cette histoire de deux êtres qui ne souhaitent que vivre leur amour tranquille, sans que personne, et surtout pas leur pays, ne vienne juger leur union. On peut regretter que le cinéaste ne rentre pas plus en détails dans les rouages judiciaires de l'affaire qui ont conduit à la victoire finale près de la Cour Suprême mais ce parti pris permet de juger l'affaire avec le regard du couple, entraîné dans un combat qui le dépasse, et renforce l'injustice d'une loi insensée qui vient bouleverser leur vie.

Loving  - photo © Ben Rothstein

Le couple face à la cause

Le combat des époux Loving s'inscrit comme un moment important dans l'histoire de la lutte pour les droits civiques en Amérique parce que le couple a su dépasser son cas particulier et prendre le risque de porter sa lutte dans la sphère publique pour faire avancer la cause. Et c'est Mildred, femme de caractère, qui décide de contacter Robert Kennedy, alors ministre de la justice fédérale, — comme elle décide de retourner en Virginie malgré l'interdiction — pour lui exposer son cas. Les services du frère du président des États-Unis la met alors en contact avec l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) qui prendra en charge les dépenses liées à de nouvelles suites judiciaires. Dans le couple Loving, Mildred est la locomotive : elle voit une occasion de faire bouger les choses au niveau national, en prenant le risque d'exposer sa famille.

De son côté, Richard est plus prudent, il cherche avant tout à protéger les siens de la presse et d'éventuelles répercussions judiciaires qu'entrainerait un échec de la stratégie de confrontation avec l'État de Virginie. Avec des raisons différentes mais également légitimes, Mildred et Richard incarnent les intérêts privés du couple — se faire discret pour ne pas se faire repérer — confrontés au combat de société qui oblige à porter leur situation à la connaissance de tous pour en faire valider par la justice le caractère injuste et intolérable. Ce coup de projecteur sur leur situation, auquel Richard cède par amour pour sa femme, rend le couple d'autant plus touchant et leur combat remarquable. Alors qu'aux États-Unis les crimes racistes sont en forte progression depuis l'élection de Trump, dopés par l'intolérance comme programme politique, Loving vient rappeler que la liberté — y compris celle d'aimer — ne doit jamais être considérée comme acquise et que l'Histoire est faite de combats qui méritent de ne pas être oubliés. La petite histoire de Mildred et Richard est de celles qui font la grande et on ne peut que remercier Jeff Nichols de la faire scintiller dans l'obscurité qui s'installe.

Plus classique que ses films précédents, Jeff Nichols propose avec Loving un drame qui n'en est pas moins fort et bouleversant, dont l'écho résonne dans une Amérique — et au-delà un monde — où les frontières et les murs se dressent entre les individus. La simplicité de ses personnages et l'évidence de son message universel, font de cette poignante histoire d'amour une bonne piqûre de rappel à destination des nostalgiques d'un passé idéalisé motivé par le repli sur soi.

Loving, réalisé par Jeff Nichols, Royaume-Uni - États-Unis, 2016 (2h03)

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