"Lost River", Ryan Gosling en eaux troubles

mardi 7 avr. 2015 | Marco Pierrard

Pour son premier film en tant que réalisateur, Ryan Gosling dépeint le combat d’une famille qui lutte pour survivre dans la ville fantôme de Lost River. Un conte sombre entre réalisme et fantastique qui peine à accrocher l’attention et coule lentement au fond du lac, la beauté esthétique ne pouvant occulter le vide abyssal du propos.

Lost River, ville en perdition touchée de plein fouet par la crise économique, se vide peu à peu de ses habitants qui partent débuter une nouvelle vie ailleurs. Billy (Christina Hendricks), mère célibataire de deux enfants, ne peut se résoudre à abandonner sa maison menacée de destruction. Pour pouvoir payer son loyer, elle commence à travailler dans un club macabre où elle s’enfonce progressivement dans les méandres d’un milieu de la nuit très malsain. Bones (Iain De Caestecker), son fils aîné, hante les lieux abandonnés de la ville pour récupérer du cuivre à revendre et se heurte dans cette entreprise à Bully (Matt Smith), un violent caïd local qui compte bien garder le monopole de ce trafic. Lors de ses recherches du précieux métal, le jeune homme découvre par hasard une route secrète qui mène à un lac artificiel sous lequel dort une ville engloutie. Intrigué par la légende entourant la mystérieuse étendue d’eau, Bones décide d’explorer ce qui se cache sous la surface. Dans la cité à l’abandon, mère et fils vont être soumis à de périlleuses épreuves dans leur quête pour sauver leur foyer.

Lost River // Bold Films © Tous droits réservés.

Conte d'effets

Imaginé comme une fable qui oppose une famille et d’impitoyables événements extérieurs, Lost River fait surgir dans la dure réalité vécue par de nombreux américains ces dernières années (crise économique, expropriation…) des phénomènes fantasmés ou mythiques qui viennent renforcer l’idée d’une société en pleine déliquescence (ville submergée, club glauque…). Une mécanique attirante mais qui a malheureusement bien du mal à fonctionner ici. Les deux univers – réel et fantastique – semblent être totalement indépendant l’un de l’autre et certains éléments du récit – en premier lieu la cité engloutie, mais également l’étrange club dans lequel Billy accepte de travailler – renvoient à un imaginaire qui, en dehors de la symbolique pure, n’apporte pas grand chose au propos de ce drame familial.

L’ambiance lourde de la ville fantôme présente au début du film s’évapore peu à peu pour laisser place aux quêtes respectives de la mère de famille et de son fils aîné, le voyage est visuellement plaisant mais la raison d’un tel périple semble avoir été oubliée en cours de route. En jonglant avec les symboles, Ryan Gosling a bien du mal à stimuler une réelle tension dans le récit et prive ainsi le spectateur d’une émotion à laquelle se raccrocher. Effacés derrière des plans destinés à mettre en valeur les métaphores visuelles du réalisateur, les acteurs font de leur mieux mais semblent naviguer à vue sur cette rivière perdue. Etait-il bien nécessaire de déranger l’excellent Reda Kateb – il interprète un chauffeur de taxi – pour lui donner au final si peu à jouer ? Le réalisateur semble l’avoir négligé : tout conte a une morale ou du moins une idée à défendre. À la fin du voyage, difficile de discerner ce que le cinéaste a bien voulu nous transmettre, au-delà des jolies images.

Lost River // Bold Films © Tous droits réservés.

Un homme sous influences

L’aspect esthétique est le point le positif du film, tellement envahissant qu’il a dévoré la trame narrative, perdue derrière des démonstrations visuelles certes agréables mais qui peinent à raconter quelque chose. Dans cette première réalisation on retrouve de multiples influences cinématographiques ou artistiques, à commencer par des plans baignés dans une couleur unique – le rouge sang du club, le vert marécageux du lac artificiel… – qui ne sont pas sans rappeler les images du réalisateur Nicolas Winding Refn sous la direction duquel Ryan Gosling a joué dans Drive (2011) et Only God Forgives (2013). Autre référence, plus surprenante, l’envie du cinéaste de réaliser une sorte de Goonies (1985) version "dark". Une référence au mythique film des années 80 qui peut laisser plutôt perplexe lorsqu’on découvre le résultat mais éclaire sur l’état d’esprit dans lequel a été imaginé le film. Basé sur la fascination qu’exerce une ville se vidant peu à peu de ses habitants, renforcée par la symbolique d’une ville submergée, Ryan Gosling semble avoir brodé sur ce thème fantastique en se faisant plaisir sur l’aspect visuel à grand renfort d’imitation de styles et d’apports de diverses influences. Si tout cela est visuellement plutôt réussi, le propos a bien du mal à émerger des fonds du lac. Et désolé pour vos hormones mesdames et messieurs, le beau Ryan ne joue pas dans son film, et là réside pour certains la plus grande déception.

Le lac artificiel proposé par Ryan Gosling pour sa première réalisation possède des eaux bien trop opaques et une absence de fond qui désoriente et déçoit, malgré de beaux efforts visuels. Fable obscure au message incertain, Lost River est un patchwork d’influences qui souffre de l’absence d’une vraie direction. Rendez-vous au prochain film...

> Lost River, réalisé par Ryan Gosling, États-Unis, 2014 (1h35)

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