"La loi du marché", l’emploi qui broie

mardi 19 mai 2015 | Marco Pierrard

Après 20 mois de chômage, Thierry, 51 ans, retrouve du travail dans un supermarché comme agent de sécurité et doit faire face à un dilemme moral. Froid, précis et subtil, le film de Stéphane Brizé appuie là où ça fait (très) mal : autopsie d’une société en crise en voie de déshumanisation.

À 51 ans, Thierry (Vincent Lindon), en couple et père d’un adolescent handicapé, se retrouve au chômage après un licenciement économique. Alors qu’il enchaîne formations et entretiens d’embauche qui n’aboutissent à rien, sa situation financière se détériore peu à peu. Après plus d’un an et demi d’inactivité, Thierry est embauché comme agent de sécurité dans un supermarché, un emploi qui lui procure une véritable bouffée d’air mais va également mettre ses convictions à rude épreuve. Face à une gestion du personnel implacable, va-t-il tout accepter pour conserver son emploi ?

La loi du marché © Arte France Cinéma - Nord-Ouest Productions / Diaphana Films

Rentrer dans le moule…

Dans la scène d’ouverture, Thierry apprend que la formation de grutier qu’il vient de suivre pendant quatre mois ne lui permet pas d’être embauché car il n’a aucun expérience "au sol" sur les chantiers. Agacé, celui-ci dénonce cette situation ubuesque qui lui a fait perdre du temps et prend à partie son conseiller en plaidant qu’on ne peut pas "traiter les gens comme ça". La façon dont les personnes en recherche d’emploi sont "gérées" par un système à bout de souffle qui n’a pas les moyens de les accompagner, c’est le thème principal de cette première partie du film. Le père de famille subit ainsi ces séances de travail au sein du Pôle Emploi où son discours et ses gestes sont examinés à la loupe et critiqués par le formateur et les autres demandeurs d’emploi qui pointent du doigt ses failles. Le réalisateur Stéphane Brizé met en lumière le parcours du combattant de cet homme qui courbe l’échine et assimile ces discours humiliants, seule façon de réintégrer sa place dans la société.

Et pourtant les individus que rencontrent Thierry – banquier, conseiller Pole Emploi, recruteur… – ne sont pas malveillants et la plupart pensent même prodiguer de bons conseils. C’est ce qui rend le propos du film si juste et terrifiant : l’acceptation par tous d’un discours dicté par la seule loi du marché, qui rend impossible tout réel échange et annihile toute humanité. Le cauchemar prend fin après 20 longs mois de chômage, mais sa nouvelle fonction ne va pas lui permettre de retrouver la sérénité souhaitée.

… et tout faire pour y rester.

Engagé comme agent de sécurité, le père de famille peut enfin souffler. Il est pourtant rapidement confronté à des situations difficiles qui le mettent face à une précarité qu’il vient tout juste de fuir. Dans le supermarché qui l’emploie, les rapports entre la direction et les salariés sont plutôt tendus en raison de départs à la retraite anticipés refusés. Confronté à un drame au sein de l’entreprise et à des salariées qui détournent des coupons de réductions, Thierry va être soumis à un dilemme moral : il va devoir décider jusqu’où il est prêt à aller pour conserver son poste. Dans cette jungle sociale, chacun craint pour sa place et subit une pression paralysante qui le pousse à appliquer machinalement des règles dénuées de toute humanité. Face à la perspective de se retrouver de nouveau au chômage, l’attitude de Thierry fait écho à une société qui – dépassée par l’ampleur de ses dysfonctionnements et terrifiée par sa possible implosion – ferme les yeux et se referme sur elle-même.

Tourné avec des moyens très limités, La loi du marché donne l’impression d’un documentaire avec ses scènes qui trainent parfois en longueur pour mieux faire sentir tout le malaise des situations vécues par Thierry. Un parti pris qui peut déstabiliser, d’autant plus que le scénario est simple et ne cherche pas à plonger le père de famille dans une intrigue complexe, et encore moins à tomber dans le pathos. Ici aucun misérabilisme, le fils de Thierry est handicapé mais ce n’est jamais exploité pour émouvoir et Vincent Lindon, impressionnant, incarne son rôle avec une retenue digne de l’immense acteur qu’il est. Une justesse d’interprétation et une histoire simple, au plus proche du quotidien, détachée de toute idéologie politique, qui nous rappellent que derrière ce personnage, il y a des millions d’individus dont l’existence est réduite pour la société au chiffre mensuel, anonyme et manipulé, du chômage.

La loi du marché est un film brut et aussi radical que la société qu’il dépeint avec un personnage principal qui nous ressemble, ni héros, ni salaud, pris dans une grande tempête sociétale dont les règles du jeu prennent de moins en moins en compte l’individu. Un constat glaçant.

La loi du marché, réalisé par Stéphane Brizé, France, 2015 (1h33)

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