"Leviathan", une tyrannie russe

mercredi 24 sept. 2014 | Marco Pierrard

Très bon

Dans la ville russe de Barents, Kolia, responsable d’un garage, découvre la corruption du maire, prêt à tout pour s’approprier le terrain qu’il refuse de lui céder. "Leviathan", prix du scénario du dernier festival de Cannes est un drame froid et cruel sur la négation d'un citoyen laminé par des institutions pourries jusqu’à la moelle.

Kolia (Alexeï Serebriakov) est responsable d’un garage accolé à sa maison où il vit avec sa jeune femme Lylia (Elena Liadova) et son fils Roma, fruit d’un précédent mariage. La famille recomposée vit sereinement dans la petite ville de Barents, au nord de la Russie, jusqu’au jour où le maire en activité Vadim Cheleviat (Roman Madianov) décide d’exproprier Kolia de son terrain pour mener à bien ses propres projets. Ne pouvant se résoudre à quitter les lieux, le père de famille décline l’offre de l’édile. Une attitude qui va déclencher chez ce responsable politique corrompu une rage folle et destructrice. Leviathan livre un portrait acide et sans concession d’une Russie aux institutions gangrénées par la corruption, un état des lieux édifiant et terriblement flippant.

© 2014 Non-Stop Production / Pyramide Distribution

Nature mortifère

Le paysage désolé de la ville de Barents, imprègne le film de sa beauté froide et d’un sentiment de fatalité inéluctable, rappelant la fragilité de l’homme face à la nature. Ces grands espaces inhospitaliers tranchent avec l’intérieur du domicile de Kolia, rudimentaire mais sécurisant. Un refuge menacé qui accueille des scènes de franche camaraderie réconfortantes face à l’inflexibilité d’une justice détournée par des élites qui n’ont que faire des lois et de l’intérêt général. L’opposition de l’homme avec cette nature hostile fait écho avec celle des citoyens face à une administration qui oublie les règles démocratiques. Le terme Leviathan fait la synthèse de ces deux confrontations : il désigne autant un monstre marin biblique – évoqué dans la scène où le fils de Kolia contemple le squelette d’une baleine échouée sur la plage – que l’ouvrage du philosophe Thomas Hobbes publié en 1651 dans lequel il envisage le pouvoir politique comme un pacte entre les individus pour sortir de l’état primitif. Une conception bafouée par le maire de Barents qui gère ses affaires uniquement dans son propre intérêt.

© 2014 Non-Stop Production / Pyramide Distribution

L’État de délabrement

Face à ce maire mafieux tout puissant, Kolia tente d’organiser la résistance avec l’aide d’un ami mais ne fait que déclencher de violentes représailles. Leviathan décrit une réalité cruelle mais lucide des abus de pouvoir d’un élu corrompu qui a sous ses ordres une police locale amorphe, incapable de protéger les plus faibles. Un pouvoir d’autant plus incontrôlable qu’il a dans sa poche des responsables religieux hypocrites. Très présent, l’alcool, festif lorsqu’il est partagé avec ses amis, devient alors pour Kolia un remède, une façon d’échapper à la pression constante, et très vite une malédiction. Le film prend son temps, notamment dans de longues scènes de messes et de procès, pour mieux nous faire sentir le poids de l’injustice qui s’abat sur la famille du garagiste. Réquisitoire judiciaire et litanie religieuse adoptent le même discours lénifiant et vide de sens où l’homme n’est plus au centre des préoccupations. La critique du régime de Vladimir Poutine est évidemment sous jacente dans ce drame qui montre la lutte désespérée d’un citoyen pour faire reconnaitre ses droits.

Drame poignant, Leviathan, prix du scénario au dernier Festival de Cannes, est une piqure de rappel utile sur la dérive – toujours possible – des dirigeants politiques, y compris dans une démocratie. Un film glacial, mais nécessaire.

> Leviathan, réalisé par Andrey Zvyagintsev, Russie, 2014 (2h20)

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