Les deuxièmes vies d'Antoine Laymond

jeudi 2 déc. 2010 | Dorothée Duchemin

Antoine Laymond est street designer. Il récupère des planches abandonnées dans la rue et les réutilise pour designer des meubles. Rencontre avec un créateur écolo, touche-à-tout, rarement rassasié.

Accueillant, chaleureux, Antoine Laymond ouvre la porte de son atelier niché au fond d’un étroit passage du XIe arrondissement. L’atelier du designer s’érige ce jour-là en caverne du Tupperware. Partout, s’étalent les boîtes mais pas seulement. On trouve également de nombreuses créations élaborées à partir des célèbres contenants plastiques. Ces objets ont été designés à l’occasion d’une exposition organisée par le magazine Fricote et le collectif d'artistes Good Food, auquel appartient Antoine Laymond. Encore deux ou trois retouches ça et là et, dans l’après-midi, les lampes objets colorés partiront s’exposer.
« On s’en fout d’où je viens, ce que j’ai fait. Ce qui compte c’est ce que je fais maintenant. » L’exercice du portrait s’avère périlleux avec ce personnage mais très vite, on s’aperçoit qu’ici, il n’y a pas de place pour la demie mesure. Il ne s’insinue pas avec retenue dans l’entretien, il s’y engouffre totalement. Comme tout ce qui le meut, assurément. Antoine Laymond pratique le street design, selon sa propre définition. Il ramasse des planches dans la rue et les montent ensuite en meuble.

La pratique est assez récente, il sort sa première collection "Street" voici un an et demi. « Mes parents m’ont élevé dans le geste écolo, au quotidien. Mais je ne l’avais encore jamais intégré dans mon travail. » Des parents écolo, c’est dire ! Le petit Laymond menait sa vie d’enfant sous les affiches de René Dumont, premier candidat "vert" à la présidentielle de 1974 ! Et quand on lui demande s’il n’est pas tout simplement en train de surfer sur une tendance très bobo des années 2000, le voici piqué au vif : « Vous croyez que je vais créer en me disant c’est cool, on parle de moi ? Je n’ai pas besoin de ça. On parle de moi quand je fais du regular design (design traditionnel, ndlr). Je ne suis pas un tacticien du design, je fais ce que j’ai envie de faire. » Il ne faut pas chauffer ce grand type, professeur d’arts martiaux dans un dojo, depuis cinq ans environ. « J’adore ça, je suis né dedans. » Mais peut-être qu’il vend ses meubles dépareillés uniquement parce qu’ils s’impriment dans l’air du temps ? « Si je fais un truc moche, ça ne marchera pas. Il faut être pertinent, mais c’est dur le street art. C’est dur de mettre des morceaux de meuble ensemble, c’est un patchwork, de la haute couture ! » Il ne s’agit pas de clouer des planches les unes aux autres et faire en sorte que l’ensemble conserve l’équilibre. Le street designer pratique un design conceptuel. Chaque élaboration s’accompagne d’un concept qui lui confère sa raison d’être. Le meuble, une fois son intégrité physique retrouvée, exprime toujours quelque chose. « Quand je récupère des planches qui n’ont aucun vécu, je les marie avec des planches qui ont du vécu. Quand je vois une planche usée, avec un trou dedans et de la peinture, je dis "super" ! »

Récemment, il a fabriqué le mobilier du Smart Store, dont Citazine vous avait parlé ici et il espère ne faire bientôt plus que ça. Encore faut-il avoir un nombre suffisant de clients. « Je voudrais bosser pour des marques. Aller les voir et leur dire : "Vous polluez, il va falloir trouver des solutions pour moins polluer". » A-t-il l’impression de mener de bonnes actions ? « La planète n’est pas sauvée parce que Antoine Laymond récupère des meubles dans la rue ! » Tout de même, il ne s’embête pas à récupérer les planches souillées par d’innombrables salisseurs de trottoirs pour rien ? Il finit par le lâcher : « C’est vrai que je me sens en accord avec moi-même ». On l’imagine alors s’ennuyer, devant fabriquer des meubles traditionnels tristes et sans histoire, uniquement pour se loger et garnir le garde-manger. « Je ne fais pas d’alimentaire. Je ne sais pas ce que c’est, je ne connais pas. Je ne fais que ce qui me plaît. » Mince, on s’est encore trompé…

L’idée d’offrir une seconde vie à ces planches destinées à brûler dans une déchetterie lui est apparue en étant régulièrement confronté à des tas de planches dans sa rue. « Avant les gens jetaient des meubles qu’ils avaient gardé 15 ans. Maintenant ils achètent des meubles pas chers, des meubles de grande consommation. Et quand ils déménagent, ils préfèrent les mettre dans la rue plutôt que de les remonter. »
A force de passer devant ces tas qui se multipliaient, il a commencé à les sortir de leur condition de déchets et à les entreposer sur son scooter. Insistons sur le scooter, car jamais Antoine Laymond ne marche, c’est un "rouleur". Antoine Laymond roule en scooter, trottinettes, roller… « J’ai appris à ramasser en scooter. Je vois le tas, je sais tout de suite ce que je vais faire avec. Je prends le tas et je le ramène. »

Il reconnaît ne pas être le seul à recycler des objets trouvés dans la rue, mais il insiste sur un point : « Comme j’ai 15 ans de design derrière moi, je sais ce que c’est que de faire des choses pertinentes. C’est un peu pédant de dire ça, mais je sais que mon geste ne sera pas comme celui des autres. Parce que je recherche une harmonie des formes et des couleurs ». Antoine Laymond est-il un designer pédant ? Sûrement pas, mais il est sans aucun doute fier de son parcours atypique.
Il n’a pas fait d’études. A 16 ans, il quitte l’école « parce que je ne supportais pas l’autorité ». Par contre, il adorait la musique. Dès qu’il a été en âge de travailler, il l’a fait dans le domaine, pendant dix ans. « J’ai tout fait dans la musique, sauf dame pipi. » Le crayon le chatouille aussi, alors, quand il a du temps, il dessine. « Au début je dessinais surtout dans des boîtes de nuit, je sortais beaucoup. » Plusieurs dance-floor et de nombreux crayonnages plus tard, Antoine Laymond ne travaille plus qu’à mi-temps pour pouvoir développer son activité de designer. Impensable pour lui de travailler pour quelqu’un d’autre, il créé donc sa propre entreprise. « Le fait de m’arrêter à un feu rouge est un problème pour moi ! Personne ne me dit ce que j’ai à faire. » LDV, son entreprise, a été créée en 1995 et ne connaît pas (trop) la crise. Aujourd’hui Antoine Laymond est monsieur street design mais il a commencé par la fabrication interrompue et est ensuite passé par le "remix". « Avant, j’étais DJ. Je me suis dit que si on pouvait sampler des sons, on pouvait aussi sampler des meubles. » C’est-à-dire qu’il mariait un meuble moderne à un meuble ancien. Récupération de meuble ancien, peut-être le début du street ? « Pas vraiment, je déteste les meubles anciens. Ils me font flipper, je voulais leur imposer un mariage forcé. » Les meubles anciens ont alors été assemblés, malgré eux, aux modernes. Une "Querelle des anciens et des modernes" revisitée !

Antoine Laymond a tout appris tout seul. D’ailleurs il ne serait pas étonnant qu’il ait su bricoler avant de savoir marcher ! Ce qu’il sait faire, il aime le « transmettre ». Il connaît les arts martiaux ? Ils donnent des cours d’arts martiaux. Il sait créer un meuble, gérer une entreprise, donner de la visibilité à son travail ? Il crée un programme de formations, demande une agrémentation pour devenir formateur et le voici enseignant. Il a d’ailleurs créé un site où peuvent se renseigner les futurs élèves. Il a bien essayé d’officier dans une école de design, mais aucune collaboration n’était possible. « Il y avait toujours quelqu’un au-dessus de moi ! » Etre son propre chef, une récurrence ! D’ailleurs même en free-lance les autres posent encore problème. « Je suis vraiment content quand je vend directement au client. Sinon il faut changer ça, là, ça ne va pas. Et puis l’éditeur se prend une marge, le distributeur se prend une marge. Au final, le meuble est super cher et c’est à toi qu’on demande de baisser le prix ! »

Arrive le moment de la photo de portrait. Antoine Laymond contrôle son image et s’y refuse dans un premier temps. Mais comme il ne fait jamais les choses à moitié, il se prête finalement au jeu avec bonne humeur et facétie. Tout comme l’ensemble de cet entretien. Restera-t-il designer toute sa vie ? Rien n'est moins sûr. Car si on n’en était encore pas complètement persuadé : « J’aime quand les choses bouge. Si ça ne bouge pas, ça me prend la tête ».

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