À la mémoire du porno !

mercredi 6 juill. 2011 | Dorothée Duchemin

D'À bout de sexe à Zob, zob, zob, le dictionnaire des films français pornographiques et érotiques, 16 et 35 mm, compile, de façon exhaustive, les films d'une mémoire cinématographique "prohibée". Contre la pornophobie et pour ne pas perdre un pan entier de l'histoire du cinéma, Christophe Bier et ses rédacteurs dressent le portrait de 1 813 longs métrages, de 1974 à 1996.

Pourquoi vous être lancé dans un tel projet ?
Tout simplement parce que ça n’a jamais été fait. C’est toujours très excitant de travailler sur des sujets qui n’ont jamais été abordés. Dans le cas de l’érotisme et de la pornographie, il existe une bonne dose de mépris et de condescendance. « Quand on en a vu un, on les a tous vus », entend-on souvent. C’est un peu, et même un peu beaucoup, pour prouver le contraire. On voulait d’abord parler du porno, puis nous avons élargi à l’érotisme parce que la frontière est très poreuse. D’ailleurs, en existe-t-il vraiment une ? Nous voulions considérer chaque film, même les mauvais films, et en montrer leur spécificité. Comme pour chaque western et chaque film policier. Nous avons voulu raconter l’histoire d’un genre.

Il était important de traiter ces films comme n’importe quels autres films ?
Nous avons fait ce que beaucoup d’historiens ont fait dans les années 50 et 60. A cette époque, les critiques ont commencé à s’intéresser aux films fantastiques, aux films de série B, aux péplums, etc. Ces genres mineurs auxquels beaucoup de revues françaises se sont intéressées parce qu’elles y trouvaient, au bout du compte, de bonnes choses. On a suivi cette démarche.

Un censure économique 

On a aussi l’impression qu’il s’agit d’un travail de mémoire. Réalisé pour ne pas qu’on oublie ces films ?
Oui. Mais on les a déjà oubliés, en fait. Le titre exact du dictionnaire contient les termes 16 et 35 mm. Une notion qui peut passer au-dessus de la tête de beaucoup de gens aujourd’hui et surtout des jeunes générations pour qui pornographie est surtout synonyme d’Internet ou DVD. Beaucoup n’ont pas idée qu’il a existé un cinéma porno, sorti en salle, en 35 mm dans les années 70-80.
Ce cinéma a aujourd’hui disparu. Il a été surtaxé et a subi une véritable censure économique en France dès 1975 avec la loi "X". Et aujourd’hui, X signifie pornographie alors qu’il évoque une notion juridique. Les gens ne le savent pas alors qu’il s’agit d’une machine très complexe de la censure. Et ils ignorent que cette loi "X" a fini par tuer ce genre dans les salles, même si la vidéo y a également contribué. Je voulais exhumer cette histoire complètement oubliée par le public et par des instances comme le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA).

A quoi faites-vous allusion ?
Le CSA, avec une attitude quasiment prophylactique, a demandé à des chaines comme Canal + de ne plus passer que des pornos avec préservatifs, pour des raisons évidentes de santé. Je trouve cet argument parfaitement stupide et pernicieux puisque tous les films tournés avant la prise en compte des dangers du Sida, disparaissent de fait automatiquement des écrans de télévision. Et c’est une façon d’affirmer que la pornographie n’est ni un art ni une expression artistique mais un produit de consommation qu’il faut consommer jusqu’à une date de péremption, et au-delà de laquelle le produit n’est plus consommable.

Et le porno ne deviendrait alors qu’un exemple à suivre et un instrument de prévention ?
Je m’en fiche un peu de leurs raisons. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont plutôt les effets. Je constate que les effets d’une telle aberration sont la négation de l’histoire d’un genre. Et que celle-ci sert l’idéologie de la consommation. « La pornographie n’est pas un art. Elle est un produit qu’il faut consommer ». Tous ces vieux « produits » n’ont plus à être montrés.

On perd tout un pan de l’histoire de cinéma.
Oui ! Et c’est aberrant !

Hommage à la pellicule

Pourquoi avoir exclu la vidéo de votre champ de recherche ?
J’ai voulu poser des limites, sinon, je n’aurais jamais fini le livre. Mais surtout, je pense que le passage du 35 mm à la vidéo tourne une page de l’histoire de la pornographie. Une nouvelle esthétique émerge. Et il me semblait pertinent de l’exclure. Mais il ne s’agit surtout pas d’affirmer que les films en 35 mm sont meilleurs que les films en vidéo. Il existe un discours ambiant qui disqualifie la pornographie actuelle, ce n’est vraiment pas mon propos. Même si certes, je défends la pornographie des années 70 et 80.

Alors, quelles sont les différences fondamentales entre les films actuels, en vidéo, et les films sur pellicule ?
Ce qui déjà très frappant, c’est que la vidéo pornographique, aujourd’hui, est extrêmement sectorisée. Dans un sex-shop, vous entrez et vous êtes confronté à un tas de niches : les femmes à lunettes, les films avec et sans poils, le sado-masochisme…
Ce qui me passionne dans la pornographie d’avant, c’est le décloisonnement total. Au tout début, en 1974, la plupart des réalisateurs venaient du cinéma classique et se sont mis à la pornographie en utilisant des pseudonymes et leurs équipes traditionnelles. C’étaient des pionniers. Ils découvraient un nouveau genre qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion d’aborder. Certains avaient déjà fait des films érotiques, se battaient contre la censure et avaient repoussé les limites. Puis est arrivée la pornographie hardcore. Il n’y avait aucune règle, ils les ont établies au fur et à mesure, en fonction du public et des producteurs. Le terme liberté est sans doute trop fort, mais ils réalisaient des films pornos avec beaucoup d’innocence et de candeur. Il n’existait aucun cloisonnement. A l’époque, dans un film d'1h30, apparaissait soudainement une scène SM. A un autre moment, dans une partouze hétéro, on voit deux hommes entre eux. C’est inimaginable dans la pornographie grand public de Canal +.

Un autre aspect marquant est la richesse des corps et des âges des personnages. Maintenant, il existe des DVD spécial nain ! Le réalisateur Alain Payet avait un nain fétiche, Désiré Bastareaud, qui tenait le rôle de Giant Coucou dans le Miel et les Abeilles. Il apparaissait dans des films tels que La doctoresse à des gros seins, Les gourmandes de sexe. Il ne posait aucun problème que ce personnage, assez baroque, se mêle à d’autres corps dans une partouze. On l’a vu dans un film avec Brigitte Lahaye, Inonde mon ventre, où il est étonnant.
Certaines actrices avaient plus de quarante ans. Le doyen du porno dans les années 75-80, Robert Leray, doublure lumière de Jean Gabin, a débuté le porno à soixante-dix ans, de façon très active. Ce septuagénaire était un phénomène.

Cette large gamme de personnages permettait au réalisateur de raconter des histoires, plus riches et plus travaillées. Ils pouvaient imaginer des histoires avec une famille, un grand-père, un père, une fille. Le thème de l’inceste pouvait être abordé plus facilement. Bien sûr aujourd’hui, on ne l’aborde pas pour des tas d’autres raisons. Mais on ne pourrait pas, notamment, pour des raisons de casting. Pourtant ce thème est très présent dans la littérature érotique. Dans le même esprit provocateur, on retrouvait aussi souvent, des actrices aux petits gabarits qui jouaient des jeunes filles, avec des couettes. C’est impensable désormais. Aujourd’hui, c’est le business. On fait des films de grosses dames pour des amateurs de grosses dames.

Comment avez-vous fait la sélection, pour les films érotiques notamment ?
L’objectif de l’exhaustivité était évidemment plus difficile pour l’érotisme parce que le terrain est beaucoup plus subjectif. Par exemple, aujourd’hui nous sommes plusieurs à regretter de ne pas avoir intégré le Genou de Claire, d'Éric Rohmer. Nous avions hésité avant de finalement renoncer.
Pour la pornographie, tous les films classés X étaient relevés, chaque semaine, dans le journal officiel. Donc c’était facile.

Il a fallu des réunions de rédaction pour choisir les films érotiques ?
J’ai d’abord dégrossi le travail. Dans les dernières années, les réunions servaient à se distribuer les films. Un de mes rédacteurs ne voulaient faire que du hard, un autre que du soft. Il fallait distribuer les notices en fonction de chacun. Et ces réunions permettaient de soulever les problèmes, toujours dans le domaine de l’érotisme. Je listais des films qui me posaient des questions et on en débattait alors tous ensemble.

Vingt-huit rédacteurs et seulement deux femmes. Vous ne vouliez pas de femmes ou ce sont elles qui ne s’intéressent pas au porno ?
J’ai souhaité avoir des femmes dès le départ, mais ça ne s’est pas fait. Peut-être parce qu’elles ne sont pas intéressées. L’une d’elle, Brit Nini, est une des premières à avoir écrit sur le porno, dès les années 70. C’est une pionnière et une spécialiste. La deuxième, Serène Delmas, a moins de 30 ans et s’intéresse au cinéma bis, cinéma de genre. La cinéphilie de marge, curieuse d’un type de cinéma série B et Z. C’est comme ça qu’elle est arrivée au porno.
Je suis le premier à regretter qu’il y ait si peu de femmes. Mais, même les rédacteurs hommes, j’ai eu du mal à les trouver. L’équipe s’est constituée au fil des douze ans qu'a duré le travail. J’ai refusé certaines personnes. Je refusais le second degré que je ne supporte pas. Je voulais trouver des gens qui parlaient de pornographie aussi sérieusement que d’un film classique.

Douze ans de travail, vingt-huit rédacteurs

Vous ne vouliez surtout pas d’un esprit décalé ?
Non, décalé, je ne supporte pas. Les choses décalées sont la marque d’une gêne ou d’un inintérêt total. J’ai été confronté à ce genre de textes. L’auteur qui fait des jeux de mots à deux balles ou qui dévie sur lui-même avec une écriture gonzo où il se met en scène, je ne supporte pas. C’est narcissique, on n'apprend rien sur le film et celui-ci est détourné au profit d’autre chose, un exercice littéraire ou critique lamentable. Puisque l’auteur est finalement en train de dire : « Je suis plus intelligent que le réalisateur de ce film. Mais j’ai beaucoup d’esprit, j’ai beaucoup d’humour et je suis tellement brillant ». C’est tout ce qu’il y a derrière ce genre d’écriture qu’on rencontre souvent. Je ne supporte pas le second degré et il était vraiment banni d’une telle entreprise.

Au tout début, vous étiez tout seul ou quand même accompagné ?
Francis Moury est un rédacteur historique. Nous étions tous les deux. Ensuite, d’autres personnes s’y sont greffées mais au début, c’était un tout petit noyau.

Avez-vous trouvé des choses inattendues lors de vos recherches ?
Rien que le fait de tomber sur un excellent film nous rendait heureux. Comme Mes nuits avec... Alice, Pénélope, Arnold, Maude et Richard. C’est un film de 1975. Un démarquage de la grande bouffe avec trois femmes qui se suicident mais en jouissant. Ce film est très surprenant puisqu’il est très rare d’avoir le thème de la mort dans le porno, surtout celui du suicide. L’Essayeuse (Serge Korber, 1975), un film condamné à la destruction, qui est très représentatif de la richesse dont je parlais tout à l’heure. Je pense à cette scène incroyable, une pyramide humaine organisée dans un sauna par le personnage principal, très connu à l’époque. Il était bi, homo, hétéro, il ne se pose aucune question par rapport à tout ça. On rejoint cette candeur que j'ai déjà évoquée.

Je pense aussi à une adaptation très étonnante et réussie de Don Giovanni de Mozart, très bien écrite, Viens, j’ai pas de culotte (1982). Un film de Claude Pierson qu’on a tous redécouvert grâce au dictionnaire. C’est une personnalité du porno qui émerge vraiment dans l’ouvrage. On est plusieurs à le défendre et à trouver beaucoup d’intérêts à ses films. Il a réalisé des mélos excellents, un genre qui va très bien avec la pornographie. Il a aussi fait des comédies un peu ratées mais avec de bonnes idées, Les aventures érotiques des pieds nickelés, une véritable équivalence française du burlesque américain. Dans l’un des films, Le feu à la minette (1978), l’un des personnages éteint un feu avec son sperme. Pour moi, c’est l’esprit des tartes à la crème !

Autre image pornographique inattendue, dans l’un des films de Claude Pierson. Un flic, Alban Seray arrête un type nu, en train de baiser. Pour se défendre, il éjacule sur le commissaire. On a un plan avec le flic qui se prend le sperme sur le visage. C’est une image très surprenante. Rien à voir avec les acteurs d’aujourd’hui qui sont dans le star-system et font très attention à leur image. Ils véhiculent une idée du machisme et il convient de ne pas faire n’importe quoi avec le corps d’un hardeur. Aucun aujourd’hui ne supporterait ce que je viens de raconter. Alors que c’est drôle, ce n’est pas sulfureux mais c’est aussi burlesque que l’Arroseur arrosé.

Avez-vous visionné des films au Beverley, le dernier cinéma parisien projetant des films pornos, pour vos recherches ?
Oui, bien sûr ! Grâce au Beverley, j’ai vu deux films que j’ai pu chroniquer dans le dictionnaire. J’ai vu Plein la bouche, plein les trous et Belle salope de trente ans. Deux films tardifs de 1996 où jouait HPG, encore tout jeune et encore chevelu. Il est déjà très fort dans l’improvisation et le happening.

N'êtes-vous pas un peu nostalgique des douze ans écoulés ?
Je vais peut-être être victime d’un baby-blues... Sans rire, l’histoire est loin d’être finie puisque maintenant il faut vendre le livre dont je suis aussi le coéditeur. On a créé une maison d’édition pour le sortir et qui a vocation à sortir d’autres livres. Donc aujourd’hui, je ne pense qu’à la diffusion des 1 500 exemplaires que nous avons imprimés. Je suis très satisfait du rendu, le dictionnaire est tout à fait comme je le voulais. Mais je le connaissais tellement que quand il est sorti que je n’ai pas éprouvé une joie incroyable. Ma vraie joie, maintenant, c’est que ce livre soit lu.

 

Le dictionnaire des films français pornographiques et érotiques16 & 35 mm, sous la direction de Christophe Bier, éd. Serious Publishing, 89 euros.

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