Formateur et non formaté

mardi 10 mai 2011 | Vincent Arquillière

Le moyen métrage est souvent une rampe de lancement pour les réalisateurs, avant de tenter le grand saut dans le long métrage. Malgré des budgets réduits et une faible diffusion, ce format rassemblant des œuvres hétéroclites offre une certaine liberté à leur créateur. Gros plan sur ces films à la durée inhabituelle.

Le moyen métrage n’existe pas. Du moins, en France, il n’en existe pas de définition légale établie par le CNC (Centre national de la cinématographie), comme pour le court ou le long métrage. De fait, on désigne généralement par ce terme des films dont la durée est comprise entre 30 et 60 minutes. Si peu de moyens métrages sont devenus des classiques de l’histoire du cinéma, des réalisateurs reconnus en ont signé.

Sans même remonter jusqu’à Charlie Chaplin (à une époque où le métrage d’environ 90 minutes ne s’était pas encore imposé comme la norme), on peut citer Partie de campagne de Jean Renoir (d’après une nouvelle de Maupassant), La Vie des morts, premier film d’Arnaud Desplechin, Versailles rive gauche de Bruno Podalydès (qui, en attirant environ 100 000 spectateurs, lança la carrière du réalisateur), les premiers films d’Alain Guiraudie et des frères Larrieu ou, plus récemment, l’élégant Mods qui révéla Serge Bozon 1.

Le moyen métrage n’existe pas mais il a quand même son festival, les Rencontres de Brive, qui ont lieu chaque mois d’avril. Cette année, vingt-et-un films européens étaient en compétition, n’ayant souvent en commun que leur durée – et encore, certains dépassaient à peine les trente minutes quand d’autres frôlaient l’heure de jeu. On a ainsi recensé quelques chroniques plus ou moins naturalistes, un film de zombies berlinois (Rammbock), un autoportrait inclassable et par moments hilarant (Moi, autobiographie, 16e version de Pierre Merejkowsky), un film d’acteur déjà sorti en salle et diffusé à la télé (Petit Tailleur de Louis Garrel), un documentaire sur le cinéaste lituanien Sharunas Bartas, et même une compilation de sept courts films expérimentaux en vidéo, que le réalisateur  Olivier Séror (photo ci-dessous, ndlr) "remixait" en direct pendant la projection ! Côté “patrimoine”, le festival rendait notamment hommage à Jean Eustache en projetant la plupart de ses moyens métrages, fictions et documentaires réalisés dans les années 60 et 70 (on notera d’ailleurs que le cinéaste pessacais est souvent resté hors format, son film le plus connu, La Maman et la Putain, durant 3h40).

Les Rencontres de Brive, un besoin dans la profession

Les Rencontres du moyen métrage de Brive sont nées en 2004, de la volonté commune de Sébastien Bailly (délégué général) et Katell Quillévéré (réalisatrice d’Un poison violent, un premier long métrage sorti l’année dernière). « On trouvait que les films les plus intéressants dans le court métrage dépassaient souvent les 30 minutes, explique Sébastien Bailly. Il y a plus d’ampleur dans la mise en scène, le langage cinématographique y est davantage développé, les sujets plus originaux… » Constatant que ces œuvres passaient souvent inaperçues faute de canaux de diffusion, ils présentent à la SRF (Société des réalisateurs de films) un projet de festival, vite accepté car il comble à l’évidence un manque. « La première année, on a reçu environ 140 films pour la compétition (alors nationale, aujourd’hui européenne, ndlr), se souvient Sébastien Bailly. On a senti que ça répondait à un besoin dans la profession. »

Pour le délégué général des Rencontres, le moyen métrage offre une liberté qu’on n’a pas toujours dans le long, généralement plus formaté, et sanctionné par le marché à un moment ou à un autre. A côté de fictions plus classiques, sont présentés chaque année à Brive des films "hors normes", documentaires de création (ceux qui se conforment trop à l’esthétique télévisuelle sont écartés d’emblée) ou œuvres expérimentales. Le public (qui vote) apprécie diversement, mais quitte rarement la salle au milieu d’une séance en manifestant bruyamment sa désapprobation. « Il n’y a pas vraiment une "ligne Brive", estime Sébastien Bailly. On cherche avant tout des gens qui ont un regard singulier sur le monde. On préfère des films imparfaits mais intéressants à des choses trop lisses, sans saveur. »

Aux commandes des Films de la Grande Ourse, Florence Auffret a produit cinq moyens métrages : A découvert de Camille Brottes (2000), Blonde & Brune de Christine Dory (2005, sorti en salle), et trois films de Mikhaël Hers : Charell (2006), Primrose Hill (2007) et Montparnasse (2009). Elle est passée au long l’année dernière avec Memory Lane 2 du même Mikhaël Hers. Pour elle, la principale différence entre un court et un moyen métrage, c’est qu’« on peut produire un court sans l’aide du CNC, alors qu’un moyen, c’est quasiment impossible. C’est un beau format, mais il est compliqué à financer et il est mal diffusé. De ce point de vue, Mikhaël a été plutôt bien servi, avec notamment des sélections cannoises. Mais je suis sûre que s’il avait fait plutôt des films de vingt minutes, on aurait eu davantage de festivals et de ventes à l’étranger. »

Pour le réalisateur, le passage au long s’inscrivait dans un parcours logique et habituel, même si l’on aurait pu s’attendre à ce qu’il intervienne plus tôt. « J’aurais voulu que Mikhaël fasse un long métrage après Primrose Hill, poursuit Florence Auffret, mais lui avait envie de tourner encore un moyen métrage pour tenter de nouvelles choses dans ce format (Montparnasse est composé de trois récits quasiment indépendants, ndlr). En fait, Memory Lane a été écrit avant Montparnasse, mais on a obtenu le financement juste après, tout s’est donc plutôt bien enchaîné. »

L’économie d’un "petit" long métrage diffère-t-elle beaucoup de celle d’un moyen ? « Pas tellement, on a juste un peu plus de temps pour le tournage et le montage, et une masse salariale plus importante. Memory Lane a coûté environ un million d’euros, ce qui n’est pas énorme comparé à l’ensemble de la production française. En fait, avec Mikhaël, on avait un peu l’impression de faire notre quatrième moyen métrage ! »

Moins de pression sur un moyen métrage que sur un long

Guillaume Brac a remporté le Grand Prix Europe au dernier Festival de Brive avec Un monde sans femmes 3, un beau film de 57 minutes, à la fois grave et léger, racontant la rencontre entre un jeune homme un peu trop sensible (Vincent Macaigne, une révélation) et deux vacancières (une mère délurée et sa fille bien plus sage) dans une station balnéaire de la côte picarde. Entré à la Femis en section production (comme Mikhaël Hers) après un détour par une prépa HEC, Guillaume Brac avait commencé par écrire un scénario de long métrage, “très noir”. Un film sur lequel il a travaillé pendant trois ans et qui finalement ne s’est pas fait.

« Du coup, j’ai eu envie d’essayer des formats plus légers, en tournant d’abord un court métrage, Le naufragé, raconte-t-il. J’ai créé il y a trois ans une société de production avec un ami réalisateur, pour faire des films avec très peu d’argent. On a eu le Prix de la qualité de la CNC décerné après tournage, 20 000 euros. On les a réinvestis dans Un monde sans femmes, tourné sur les mêmes lieux que Le Naufragé quelques mois après. Tout s’est fait très vite, à l’énergie, avec un scénario assez minimal au départ. Mais on a tourné en pellicule et tout le monde a été payé. Les producteurs à qui j’en ai parlé trouvent ça incroyable ! »

Corroborant les propos de Sébastien Bailly, le réalisateur trentenaire estime que la pression est moindre sur un moyen métrage que sur un long : « Si c’est réussi, c’est tout bénef, sinon tant pis ! » D’ailleurs, Guillaume Brac ne compte pas forcément passer tout de suite à l’étape supérieure et se verrait bien alterner les formats, comme le font certains de ses collègues. Son passage à Brive a déjà permis à Un monde sans femmes, tourné sans financements institutionnels, d’être acheté par CinéCinéma. Depuis quatre ans, le bouquet de chaînes câble et satellite remet en effet son prix lors du festival, distinguant généralement deux moyens métrages ex-aequo, qu’il diffuse l’année suivante.

Il arrive aussi que CinéCinéma achète des films non primés. Une façon de repérer et de mettre en avant des cinéastes prometteurs et singuliers (Sophie Letourneur, Franck Beauvais, Yann Gonzalez, Dyana Gaye, Sébastien Beitbeder, etc.), même si l’audience n’est pas comparable à celle des grosses chaînes hertziennes - où les cases pouvant accueillir des moyens métrages sont rares, voire inexistantes. Le moyen métrage semble donc condamné aux petits budgets et à une certaine confidentialité. Mais c’est sans doute dans cette marge que le cinéma retrouve l’audace et la liberté qui lui font aujourd’hui si souvent défaut.

  1. 1. Diffusion exclusive du nouveau moyen métrage de Serge Bozon, L’Imprésario (projeté aux dernières Rencontres de Brive), sur CinéCinéma Club, le dimanche 29 mai à 13h et le samedi 11 juin à 22h15.
  2. 2. Memory Lane sort cet été en DVD, accompagné des trois moyens métrages de Mikhaël Hers.
  3. 3. Un monde sans femmes, à voir au festival Côté Court, du 15 au 25 juin à Pantin.
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