Le Globe trott’art

mercredi 15 févr. 2012 | Louis Paulin

En panne d’inspiration, face à « un ennui créatif », prisonnier d’un statut, d’un personnage, Cédric Marachian est devenu peintre itinérant, offrant une toile contre un toit. Une mise en danger et une façon de voyager qui s’est traduite par une renaissance artistique. Rencontre à l’occasion de sa première pose.

Comme tous les peintres, Cédric Marachian est en recherche de résidences. Mais cet autodidacte de 38 ans ne frappe pas à la porte des institutions, des galeries d’art. En revanche, il peut frapper à votre porte. Et coucher chez vous pour mieux coucher ses inspirations sur la toile. Depuis le 7 novembre dernier, après avoir passé la première nuit dans l’appartement au-dessus du sien, à Tain l’Hermitage, dans la Drôme, sur la rive gauche du Rhône, Cédric parcourt la France et l’Europe, proposant une toile en échange d’un toit. « A la fin de l’été dernier, j’ai senti qu’il fallait que quelque chose se produise dans ma vie et mon travail. Je cherchais avant tout un moyen de voyager, mais je voulais un projet, quelque chose d’à la fois constructif et déséquilibrant. J’ai fait le lien entre mon savoir-faire et ce désir de bouger et ça a donné Toits et moi. »

Toits et moi, un projet à la fois très simple et totalement fou. Un mix entre l’émission J’irai dormir chez vous, le couchsurfing et le mode de vie de certains peintres du Moyen Âge et de la Renaissance qui échangeaient leurs œuvres contre le gîte et le couvert. « On m’invite et, en partant, je laisse une toile. »

Depuis l’appartement du dessus, Cédric a passé un mois en Allemagne, a fait trois adresses en région parisienne, une à Rouen et deux à Bayeux dans le Calvados. Son défi doit le mener à Rennes, Nantes, à nouveau à Paris, en Grande-Bretagne, en Corse, à Barcelone, à Vienne… Peintre depuis plus de dix ans, cet ancien de la bande dessinée a déjà vendu beaucoup de toiles et s’est façonné un joli carnet d’adresses. Un carnet sur lequel il s’est appuyé au moment de franchir le pas. « J’ai lancé un appel à candidatures sur mon blog et envoyé des mails à tous mes contacts. En quelques jours, j’ai eu 70 invitations, jusqu’au Québec, au Brésil, à Shangaï, à Melbourne et dans les îles du Pacifique. J’ai vu que le projet était viable. J’ai alors constitué un budget pour un an de voyage en organisant une grande exposition au mois d’octobre et en vendant des toiles. »

Avec une perspective en tête : ne pas faire de cette année une ligne de fuite mais un acte créatif à part entière. « Je ne vais pas chez les gens pour redécorer leur salon. Je ne réponds pas à des commandes. Je demeure libre. Le nerf est la peinture et le travail artistique. L’idée est de voir quelle est ma création en dehors de mes repères et de publier un livre à l’issue du projet. Mais, là encore, ce ne sera pas un carnet de voyages mais une réflexion sur l’art et ma production en dehors de mes habitudes. »

Le peintre a quitté un costume, tombé le masque

Jusqu’au 18 mars, il est l'invité exceptionnel de la galerie d’art bayeusaine Le Radar qui profite astucieusement de la présence dans la région d’un artiste dont elle présentait déjà le travail. Pour l'occasion, dans un atelier mis à sa disposition, il a réalisé dix toiles en une semaine. L’homme est aux anges. Sourire banane, yeux pétillants, Cédric Marachian n’est vraiment pas déçu par son choix. Un coup d’œil à son blog, à sa production antérieure, très sombre, torturée et aux œuvres exposées à Bayeux, beaucoup plus chaudes, colorées, joyeuses, suffit pour comprendre. En quittant la Drôme, Cédric Marachian a également quitté un costume. Un corset même : celui d’Hamlet, son nom d’artiste depuis l’adolescence.

Tel un comédien tragique osant le burlesque, un musicien jouant de la distorsion, Marachian a tombé le masque, s’est réinventé. « Mon univers était devenu très clos, composé de personnages qui revenaient sans cesse. Et puis, sans mépris, je commençais à entrer dans la peau du peintre local. J’étais dans un ennui créatif. Tout cela me freinait dans ma création. Paradoxalement, les contraintes que je me suis imposées avec ce projet m’ont redonné de la liberté. Ca m’a permis d’éclater ma bulle. Ce projet a rallumé une flamme. J’ai changé ma technique, j’ai abandonné certaines couleurs et je signe pour la première fois de mon vrai nom. Et les rencontres nourrissent mon art. Je me régale », assure Cédric renvoyant à cette belle citation du poète allemand Rainer Maria Rilke : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses ; car pour celui qui crée, il n’y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent ».

> Une vie après Hamlet. Visible jusqu'au dimanche 18 mars, à l'Artothèque du Radar, 24, rue des Cuisiniers à Bayeux. Ouvert du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30, le samedi de 14h à 19h et le dimanche de 14h30 à 18h30.

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