«Le féminisme, pas juste polémique»

lundi 28 mars 2011 | Ariane Kujawski

Le Festival International de Films de Femmes se tient jusqu'au 3 avril, à Créteil (Val-de-Marne). Près de 150 films sont présentés, réalisés par des femmes âgées de 19 à 82 ans. Réunion de féministes ou véritable événement culturel ? Jackie Buet, la directrice du festival, répond à Citazine.

Depuis 1979, le Festival International de Films de Femmes de Créteil met en lumière des réalisatrices du monde entier, en proposant fictions, documentaires et courts métrages. Des regards de femmes sur la société. Nous avons rencontré Jackie Buet, la directrice de ce festival engagé.

D’où vient l’idée de ce festival ?
Le festival est né en 1979, il est issu de la mouvance des mouvements de femmes. A l’époque, j’étais militante et je travaillais dans le milieu culturel. L’idée de créer un évènement culturel pour mettre les femmes en valeur est venue avec une amie qui avait le même parcours. C’était une façon d’être cohérentes avec nos idéaux. Le cinéma s’y prêtait parfaitement. A l’époque, les réalisatrices rencontraient de grandes difficultés : à part Agnès Varda ou Marguerite Duras, elles étaient très peu visibles. C’est la rencontre avec des réalisatrices allemandes à Berlin en 1975 qui a été le déclic. Margarethe von Trotta, Ulrike Ottinger et d’autres faisaient des choses formidables mais restaient de parfaites inconnues en France, à l’heure où l’on ne parlait que de Wenders, Herzog ou Fassbinder. Il fallait faire quelque chose.

33 ans après, quelle évolution constatez-vous ?
Aujourd’hui, on a beaucoup plus de choix dans les films de femmes. Ca tient principalement aux écoles de cinéma, qui recrutent beaucoup plus de filles qu’avant. En 1979, le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée, NDLR) recensait 2% de réalisatrices ; ce chiffre est aujourd’hui passé à 12%. C’est un progrès indéniable, même si on est loin du compte. Mais la France dépasse de nombreux pays en la matière. Pourtant, il ne faut pas crier victoire trop vite : on voit par exemple que si les premiers films se multiplient, les difficultés sont énormes pour financer les suivants.

 

Mais ce phénomène touche le cinéma d’auteur en général, pas seulement les femmes...
C’est vrai que tout le monde est touché, et qu’en soi, c’est un problème très français - puisque nous avons beaucoup plus de réalisatrices que les autres pays. Mais ce serait intéressant de comparer les parcours d’hommes et femmes réalisateurs de la même génération, pour voir qui s’en sort le mieux. Prenez Arnaud Desplechin et Pascale Ferran, sortis de la Femis (Ecole nationale supérieure des métiers de l'image et du son, NDLR) la même année : l’un a fait beaucoup plus de films que l’autre... Pascale Ferran a mis douze ans pour faire L’amant de Lady Chatterley ! Disons que tout le monde est touché, mais que ça tombe encore plus mal pour les femmes, qui souffrent d’un gros retard dans les mentalités.

Parlez-nous de cette 33e édition...
Elle promet d’être passionnante ! A côté de la compétition internationale, on aura une sélection « Sud de l’Europe », avec des films venus du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de la Grèce et des Balkans. Dans ces films, plusieurs points communs : le basculement du rural à l’urbain, mais aussi la relation à l’Histoire. Les jeunes réalisatrices veulent entendre l’histoire de leurs parents. Sans l’avoir décidé, le thème est ressorti très vite et nous allons le décliner par des discussions et débats sur l’héritage du fascisme, le devoir de mémoire, l’urbanisation, etc. Je trouve fascinant ce phénomène qui consiste à faire le choix d’une zone géographique, et de laisser les grands thèmes en ressortir d’eux-mêmes, sans que nous ayons besoin de les chercher vraiment.
Enfin, la grande nouveauté de cette année, c’est que nous démarrons un partenariat avec l’INA, l’Institut national de l'audiovisuel. Nous allons enfin déposer toutes nos archives à l’Inathèque : les films, les photos, les portraits de réalisatrices, les leçons de cinéma ; nous allons pouvoir mettre tout cela à disposition du public. Le festival représente un vrai patrimoine. Le féminisme n’est pas que polémique, c’est aussi de l’Histoire.

Ce festival fait-il l’unanimité ou a-t-il des détracteurs (et détractrices) ?
Récemment, certaines réalisatrices ont exprimé leur gêne, voire leur peur du label « film de femmes ». Mais ce label ne signifie pas l’enfermement, au contraire ! Nous voyons ce festival comme une manifestation de solidarité envers les femmes qui ont peu de moyens de se faire connaître. Nous essayons de leur offrir une vraie visibilité ainsi qu’une reconnaissance personnelle de leur travail. Elles apparaissent dans notre catalogue, participent à des discussions, rencontrent le public et d’autres réalisatrices...

N’avez-vous jamais eu envie de présenter des films d’hommes ?
C’est une question qu’Agnès Varda m’a souvent posée : pourquoi pas des films d’hommes qui traitent des femmes par exemple ? Il ne s’agit pas d’exclure les hommes de la sélection, mais de faire la différence entre le sujet et le regard. Or un regard féminin sur le monde nous intéresse beaucoup plus qu’un film sur les femmes. Mais les hommes sont évidemment les bienvenus, et ils sont souvent très contents quand on discute avec eux après les séances. Souvent, on leur permet de découvrir des réalisatrices prometteuses.

A titre personnel, avez-vous déjà ressenti la peur d’arriver au bout du projet ?
Jamais ! En trente ans, j’ai appris une chose : les filles qui font du cinéma ont forcément du tempérament. Elles ont l’envie, l’énergie, la communication. Elles doivent souvent se battre pour aller au bout de leur projet : avec elles, on ne s’ennuie jamais. Les femmes cinéastes sont de vraies empêcheuses de tourner en rond. Impossible de se répéter, donc.

Quel avenir voyez-vous pour le Festival de Films de Femmes ?
Clairement, les festivals doivent se repositionner par rapport aux nouveaux moyens de distribution et vision des films. On doit s’intéresser à Internet, au jeu vidéo, à l’animation, etc. J’adorerais créer une section multimédia, par exemple. Tous les nouveaux moyens de rencontrer le public sont importants, même si à mon avis, rien ne remplacera la convivialité d’une séance de cinéma.

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