"La La Land", l'irrésistible mélodie des rêves

mercredi 25 janv. 2017 | Marco Pierrard

Excellent

Lorsque Mia, serveuse se rêvant actrice, croise le chemin du charmant Sebastian, pianiste de jazz ayant du mal à joindre les deux bouts, le coup de foudre est inévitable. Romance mélodieuse à la fois sublimée et contrariée par les ambitions artistiques de ses protagonistes, La La Land célèbre avec grâce la magie intemporelle de la comédie musicale. Absolument irrésistible.

Dans son bar au cœur de Los Angeles, Mia (Emma Stone) sert des cafés entre deux auditions censées lui permettre de décrocher le rôle qui fera décoller une carrière au point mort. Non loin de là, Sebastian (Ryan Gosling), enchaîne les contrats dans des clubs miteux en tant que pianiste de jazz avec l'idée de posséder un jour son propre établissement. La rencontre entre les deux rêveurs provoque des étincelles et très vite Mia et Sebastian deviennent inséparables. Mais les deux amoureux réunis par le destin arriveront-ils à sauvegarder leur relation sous la pression de leurs passions artistiques respectives ?

Chazelle connaît la chanson

Deux ans après le nerveux et saisissant Whiplash (2014)  — lire notre chronique — le jeune réalisateur Damien Chazelle compte à nouveau sur le jazz pour rythmer sa nouvelle incursion dans la comédie musicale depuis Guy and Madeline on a Park Bench (2009). Cette fois-ci, les séances de répétition faisant saigner les mains d'un batteur prodige laissent la place à une romance à l'ambiance plus feutrée, sans que le jazz ne se retrouve réduit à de la musique d'ascenseur ! Comme Sebastian se plaît à le répéter : le jazz — style musical agonisant selon lui — doit être respecté. Il est inconcevable pour le pianiste intransigeant que l'on parle sur cette musique et il compte bien ouvrir son propre club dans lequel le jazz qu'il aime pourra s'exprimer librement. Cette passion du réalisateur pour la musique déjà évidente dans Whiplash se retrouve sans surprise dans son nouveau film. Niveau casting, il a eu une bonne intuition en allant chercher Ryan Gosling qui — en dehors d'être un beau gosse à l'attitude faussement détachée — est également chanteur et musicien. Le comédien — qui a pris des cours intensif de piano pour l'occasion — est en effet derrière Dead Man's Bones, un groupe pop rock qui réunit une réjouissante chorale d'enfants aux chants fantomatiques et morbides. Tout un programme. Porté par une bande son jazzy impeccable — récompensée aux Golden Globes et pour laquelle John Legend, présent également en tant qu'acteur dans le film, donne de la voix —, La La Land transporte, dès son impressionnant numéro d'ouverture, le spectateur dans l'univers nostalgique de la comédie musicale "à l'ancienne", sans pour autant jamais tomber dans le désuet.

La romance dansée de Damien Chazelle est à la fois un magnifique hommage à la comédie musicale et une éblouissante démonstration que le genre est immortel. Comme Baz Luhrmann avant lui avec Moulin Rouge (2001)  — mais avec un style moins clinquant —, le cinéaste démontre dans ce flamboyant exercice de style que ce genre cinématographique, parfois considéré comme dépassé, peut en réalité se hisser au plus haut des prétentions artistiques lorsqu'il est réalisé avec finesse. Avec ses situations improbables défiant la réalité, aucun type de film ne peut tomber aussi facilement dans le ridicule que la comédie musicale. Et c'est cette frontière extrêmement fine — en équilibre entre le désastre et l'état de grâce — qui fait de ce genre si particulier un moment de cinéma protéiforme absolument fascinant. Il faut une forme de génie pour transformer l'incongru en poésie et le chant et les danses en expression naturelle. Ce pari, Damien Chazelle le remporte haut la main en assumant totalement ce décalage et en ouvrant un chemin vers cette autre dimension offerte par le genre, parfois plus belle, en tout cas toujours plus intense que la réalité.

La La Land dépoussière la comédie musicale, fusion amoureuse parfaite du cinéma et de la musique, avec une grâce qui donne à l'ensemble un aperçu de la perfection. Dans les décors, les plans ou encore les chorégraphies, on retrouve de nombreux clins d'œil aux grandes comédies musicales — notamment l'incontournable Chantons sous la pluie (1952) dont le souvenir hante de nombreux plans — mais le film a l'intelligence de ne pas sombrer dans une nostalgie béate et porte en elle une modernité qui, derrière les numéros de danse, interroge sur l'envers de ce décor dans lequel Mia et Sebastian tentent de réaliser leurs rêves. En jouant avec les codes de la comédie musicale, Damien Chazelle la revitalise et n'hésite pas à prendre parfois le spectateur à contre pied en analysant, à travers les parcours de ses personnages, le monde de la musique et du cinéma, précisément les deux éléments constitutifs de son film. Au-delà de la bande originale séduisante et d'une réalisation parfaitement maîtrisée, il se joue — entre les chorégraphies colorées — une subtile réflexion qui dépasse le cadre du scénario. Comme on peut rester pensif en fixant un miroir, La La Land est une œuvre qui s'interroge sur son propre statut de divertissement.

La vie rêvée des artistes

Unis par leur volonté de réaliser leurs rêves, Mia et Sebastian vont apprendre à leurs dépens que l'ambition artistique qui les rapproche peut également sournoisement s'immiscer dans leur relation et mettre en péril leur cohésion. Derrière la romance mise en musique, les deux artistes se battent pour accomplir ce qu'ils pensent être leur destin mais — malgré les pas de danse qui rapprochent — Mia et Sebastian vont devoir affronter un monstre terrible pour les âmes sensibles : la réalité. En suivant le pianiste et l'aspirante actrice pendant toute une année, La La Land dévoile au fil des saisons leurs aspirations, leurs victoires mais aussi leurs échecs et leurs inévitables questionnements.

Si le film joue le jeu du grand spectacle c'est pour mieux, en coulisse, mettre en lumière les désillusions de la vie d'artiste qui isolent inexorablement, même lorsque le rêve s'accomplit. Sous les paillettes, le film interroge sur le sens que l'art peut — ou doit — donner à la vie et la place de l'amour dans la difficile équation du bonheur. Pour résoudre le problème, le cinéaste a choisi une conclusion à la fois magnifique et cruelle, symbolique de cet art salvateur qui exige des sacrifices. Lorsque les lumières se rallument dans la salle obscure, La La Land provoque ce pincement au cœur signe des grands films à l'idée qu'il est temps de laisser Mia et Sebastian dans cet univers parallèle où les chansons et les danses sont éternelles. De cet envoûtant manège enchanté qui fait tourner la tête, on ne souhaiterait jamais descendre. Et pourtant, il faut bien s'extraire du fauteuil de spectateur pour redevenir acteur de sa propre vie et retrouver cette réalité qui semble bien terne comparée aux comédies musicales et leur éclat éternel.

Damien Chazelle maîtrise à la perfection cette comédie musicale à la fois nostalgique et moderne qui pose un regard tendre et lucide sur le couple, l'art et sa propre condition de divertissement. Une rêverie indispensable pour toutes celles et ceux qui pense que la vie devrait être une comédie musicale permanente : régulièrement improbable, obligatoirement intense et éminemment poétique. Sur la carte de la cinéphilie, La La Land s'impose comme une destination immanquable.

La La Land, réalisé par Damien Chazelle, Etats-Unis, 2016 (2h08)

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