L’art délicat de l’injure politique

mercredi 14 déc. 2011 | Dorothée Duchemin

"Le Petit dictionnaire des injures politiques" propose un florilège des attaques les plus basses, drôles ou blessantes des représentants politiques envers leurs adversaires. Ce livre nourrit les bas instincts. L’amour des mots aussi.

« Il porte un nom de cheval de course mais il n'a jamais couru ». Ainsi Dominique de Villepin était décrit par François Loncle. Quant au récemment déclaré candidat à la présidentielle, François Bayrou, « il fait l'impression de l'amant qui craint la panne », analyse Ségolène Royal. Et Bernard Kouchner ? « Un tiers mondiste, deux tiers mondain », tance Xavier Emmanuelli. Tout au long de près de 500 pages, le Petit dictionnaire des injures politiques est politiquement incorrect, grossier ou spirituel, vulgaire ou littéraire, mais toujours injurieux. Et c'est un véritable délice de goûter ces dérapages plus ou moins contrôlés, des envolées ampoulées post-révolutionnaires aux petites phrases de notre époque. C'est drôle, méchant, blessant et dur. C'est aussi une jouissance de la langue et une volupté des mots. Bruno Fuligni, historien et écrivain, a dirigé l’ouvrage. Il répond à Citazine.
 

A quel moment l'attaque politique bascule-t-elle dans l'injure politique ?
Il y a injure dès que le propos est blessant, qu’il porte atteinte à l’adversaire au-delà de ses choix politiques, dans son humanité même. On met en question son physique, ses origines, son intelligence, sa probité… Le glissement est rapide dans le feu de la polémique.

« Notre Raminagrobis de Premier ministre, tout fourré, tout bénin, toutes griffes rentrées. » François Mauriac, Bloc-Notes, 12 septembre 1963.

Comment vous et les auteurs de l'ouvrage avez décidé de ce qui relevait de l'injure dans la documentation à disposition ?
Nous avons considéré qu’une injure politique était par nature publique – ce qui excluait la correspondance privée, les confidences entre amis – et donc qu’elle s’inscrivait dans le débat d’idées, dont elle est la forme outrée ou dévoyée. Nous avons donc recherché dans les pamphlets, les tribunes publiées dans la presse militante, les comptes rendus de séance parlementaire, les discours électoraux… Les 1 200 citations réunies dans le dictionnaire sont ainsi vérifiées et sourcées.

« Une singulière vocation pour l’erreur. Et il n’accède pas à l’erreur petitement mais par de vastes analyses et d’ardents raisonnements. Il en fait une symphonie fantastique. » Michel Poniatowski à propose de Michel Debré.

Les injures politiques ont-elles des caractéristiques propres ? Si oui, pouvez-vous les définir ?
Publique et polémique, l’injure politique est aussi réflexive, autrement dit, elle nous renseigne sur l’insulteur autant que sur l’insulté. Pour le reste, l’injure peut être aussi bien très grossière (« Enculé », Frédéric de Saint-Sernin à propos de Dominique de Villepin, NDLR) que très littéraire, la forme ne change rien. Il existe quelques techniques simples, comme animaliser l’adversaire, ou le réifier, ou le déprécier en l’associant à quelque chose de bas, ou l’écraser en le comparant à un très grand personnage auprès duquel il a l’air d’un minable… Mais à partir de ces techniques, la verve et la culture de l’insulteur font la différence entre des attaques très plates et d’autres extrêmement cruelles.

« Je trouve triste de la voir en photo dans les magazines. Elle fait mémère maintenant. » Daniel Cohn-Bendit à propos de Ségolène Royal. Le Canard Enchaîné, 2 septembre 2009.

Y a-t-il des différences entre les familles politiques ?
Toutes ont pratiqué et subi l’insulte.

Des premiers jours de la République à aujourd'hui, avez-vous décelé des évolutions dans l'art d'insulter son adversaire politique ? Quelles sont-elles et à quelles périodes interviennent-elles ?
Au moment de la Révolution, l’injure tient encore du propos de cour, ampoulé et vénéneux. Napoléon, avec son franc-parler, innove en réduisant Talleyrand à « de la merde dans un bas de soie ». Pendant tout le XIXe siècle, on apprécie l’injure pamphlétaire, qui donne lieu à de vrais morceaux de bravoure. La presse est totalement libre à partir de 1881, le goût de la polémique n’est plus tempéré que par la perspective d’un duel… Injurier, à cette époque, c’est aussi manifester la force de ses convictions. Avant-guerre encore, on n’hésite pas à rédiger de longues charges, d’une férocité délirante, qui peuvent aller jusqu’à l’appel au meurtre. Les crimes commis sous l’Occupation ont marqué une rupture.

« L’Europe n’est qu’une vieille putain pourrie. J’ai huit cent mille hommes. J’en ferai ce qu’il me plaira. » Napoléon Bonaparte à propos de l’Europe.

Aujourd'hui, comment les politiques insultent-ils ?
Les insultes d’aujourd’hui sont plus douces, elles se limitent généralement à une petite pique, destinée à être reprise dans les médias. C’est ce qu’on appelle "les petites phrases". Elles peuvent faire mal, néanmoins, car on les retient facilement et elles collent longtemps à ceux qu’elles visent.

« J’ai tendance à croire que Nadine Morano, c’est la Castafiore. » Fadela Amara, 2008.

Aujourd'hui et sur l'ensemble la période étudiée, qui sont les meilleurs représentants politiques dans l'art de l'injure ?
Clemenceau, de Gaulle, Mitterrand ont su porter l’injure politique à un certain degré de style. J’aime particulièrement cette phrase du général de Gaulle sur Albert Lebrun, président de la République en 1940 : « Comme chef d’Etat, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef, qu’il y eût un Etat. » C’est une exécution, mais dans un français très pur et sur un ton badin. Aujourd’hui, André Santini a montré son goût pour de telles formules, à la fois spirituelles et cinglantes.

« A force de descendre dans les sondages, elle va finir par trouver du pétrole », André Santini à propos d’Edith Cresson.
« Saint Louis rendait la justice sous un chêne, Pierre Arpaillange la rend comme un gland. 
» André Santini. Garde des sceaux de 1988 à 1990.

De la même manière, qui sont les grands insultés ?
Les hommes du centre gauche, détestés à la fois par la droite et par l’extrême gauche. Victor Hugo, Aristide Briand, Jean Jaurès… Mais le plus insulté reste Léon Blum, l’injure antisémite venant s’ajouter à l’injure politique de type classique. On l’a traité de « lévrier hébreu » et de « jument palestinienne ».

« Nous clouerons la charogne de Jaurès vivante contre une porte. », Pierre Biétry, le Jaune, 25 septembre 1909. 

Grand insulté, grand insulteur, que révèlent ces caractéristiques sur les hommes et les femmes politiques qu'elles qualifient ?
L’injure politique est dissymétrique : les grands insultés ne sont généralement pas de grands insulteurs. Jaurès n’injurie presque jamais, par exemple. Il attaque pourtant, mais en restant sur le terrain des choix politiques.

« Mitterrand a détruit la Ve République par orgueil, Valéry Giscard d’Estaing par vanité, et Jacques Chirac par inadvertance. » Marie-France Garaud, France 2, 16 mai 2006.

Entre l'injure d'une femme politique et celle d'un homme politique, quelles sont les différences ?

Les femmes peuvent se montrer très cruelles, Marie-France Garaud a tenu des propos plus que sévères sur Jacques Chirac. Mais il est vrai que la féminisation de la vie politique française, depuis 1945, a rendu les échanges plus civils.

« Ma femme est devenue un homme politique. » Jacques Chirac, à propos de Bernadette Chirac. VSD, 20 septembre 1979.

 

> Petit dictionnaire des injures politiques, sous la direction de Bruno Fuligni, l’Editeur, 2011.

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