« L’absence de désir nous tue »

mardi 9 août 2011 | Dorothée Duchemin

Les livres sont trop chers, trop nombreux. Libraires et éditeurs ne se comprennent pas. Et surtout, on ne lit plus. Emmanuel Delhomme est un libraire en colère, auteur d'un livre coup de poing, qui assiste à la déliquescence de sa profession. Témoignage.

D’où vient votre colère ?
Ma colère est une colère multiple. Elle n’est pas seulement la colère d’un libraire. Mon métier est une chose très particulière. Des lieux comme ma librairie sont des lieux qu’on devrait classer monument historique. Je suis installé sur le rond-point des Champs-Elysées, j’y ai créé ma boutique en 1981. Et je suis un des derniers havres de paix de la convivialité. Je défends une qualité de vie. Grâce à moi, les gens peuvent encore flâner, s’arrêter dans mon magasin, y passer le temps qu’ils veulent, me faire un sourire, dire merci et partir. Ces lieux sont comme des oasis dans une ville. Les villes sont en train de devenir sinistres. Et je ne me sens pas vieux con en disant ça.

Dans votre livre, vous dénoncez la prolifération des écrans dans notre quotidien. Vous pensez que les nouvelles technologies nous empêchent de lire ?
Evidemment. Prendre l’habitude de consulter des écrans, c’est prendre l’habitude d’avoir tout, tout de suite. Le feuilleton des événements dans le monde depuis le début de l’année est incroyable. On suit ce feuilleton en direct comme avant on le suivait dans les journaux au début du XXe siècle. Chaque jour sortait un épisode du feuilleton populaire. Là, c’est la même chose. Les écrans sont venus s’imposer dans le quotidien et personne ne peut plus s’en passer. Les gens veulent pouvoir suivre en direct ce feuilleton tragique. Dans les cafés, d’abord ils regardent l’écran et ensuite ils parlent de DSK, de la Libye, de la Syrie. Ils lisent encore, sur leur écran. Mais c’est une lecture de plus en plus courte.

Vous dénoncez aussi l’attitude des parents qui ne montrent plus l’exemple à leurs enfants.
C’est cruel mais c’est vrai. Si vous voulez que vos enfants lisent encore un peu il faut leur donner l’exemple, il faut montrer que vous lisez et que vous aimez ça. C’est important de moins allumer la télé. Il faut être responsable par rapport à tout ça quand on est parent. Il s’agit de retrouver des valeurs, dans le sens des choses qu’on transmet de génération en génération.

Editeurs vs libraires

Les éditeurs jouent-ils un rôle dans le malaise de votre profession ?
Moi, je suis un libraire plutôt bien traité. Tout de même, il s’agit d’une grosse mécanique d’argent, c’est un système très lourd. Et il est rare de voir un éditeur dans une librairie. Libraire et éditeur se comprennent assez mal. Certains d’entre eux ne réalisent pas le travail qui est fait en librairie. Moi, je ne suis pas trop mal loti, je fais d’excellents scores sur certains livres, donc on me laisse assez tranquille.
Mais ma femme a une librairie dans le XVe arrondissement, elle souffre mille morts et là, les éditeurs ne sont pas gentils du tout. Les petits comptes, les endroits qui marchent moyennement, on les coupe comme des petites branches.

De quoi est-il précisément question ?
Il s’agit du système des offices. Les libraires doivent garder un livre au moins trois mois et paieront l’éditeur au bout de deux mois. Il peut ensuite le retourner pour être remboursé. Chaque semaine, les libraires reçoivent des livres sans les avoir commandés. Mais ces best-sellers, livrés d’office, ne sont pas assurés d’être des best-sellers. Les libraires voient arriver une tonne de livres qu’ils ne maîtrisent pas, qu’ils paient mais qui ne sont pas certains de voir marcher. Les offices pèsent très lourds dans une trésorerie et peuvent créer un engorgement. Les très gros libraires vont réussir à moduler et à ne pas subir les offices. N’empêche, ce sont des va-et-vient financiers permanents. Si les livres ne se vendent pas, les libraires vont pouvoir les retourner. Mais ils vont tout de même d’abord devoir les payer. Et le décalage de trésorerie n’est pas sain.
Un petit libraire a dit un jour : « Imaginez que durant un an, on ne produise aucune nouveauté. » Dans ma librairie, je peux faire ce genre d’opérations. Je ne vendrais que les livres que j’aime. Si demain on faisait ça, on aiderait le monde de la librairie, parce que les libraires auraient l’occasion de ne défendre que leurs valeurs. Et ils oublieraient un peu toutes ces nouveautés qui ont un intérêt souvent moyen et qui encombrent les tables plus qu’elles ne les agrémentent.

Pensez-vous qu’on publie trop de livre ?
70 000 livres publiés par an, 450 000 références en librairie, que vous pouvez commander à tous moments. Une librairie comme la mienne qui fait 45 m², si je subissais les offices, à cause de ces livres qui arrivent d’on ne sait où et dont on ne sait que faire, je devrais passer mon temps à enlever tout pour remettre les nouveautés. Il y a tellement de livres que les gens ne suivent plus. Les gros lecteurs aujourd’hui ne lisent plus que dix livres par an. Comment peut-on résorber cette masse ? Un éditeur a dit : « Le livre est la seule industrie au monde qui, lorsqu’elle va mal, produit davantage. » C’est ce qui se passe. Ça va mal et la machine s’emballe. Et c’est difficile d’arrêter une grosse machine comme ça. Personne ne veut prendre l’initiative de dire, cette année, on publie le quart ou le tiers de ce qu’on publie d’habitude.

Pensez-vous que les prix des livres soient trop élevés ?
Les livres sont pour moi deux fois trop chers. Aujourd’hui, pour retrouver l’effervescence qu’on a connue, il faudrait qu’un livre qui vient de paraître coûte entre huit et dix euros. Ça changerait beaucoup de choses. Un livre d’enfant illustré qui coûte seize euros si vous avez plusieurs enfants, imaginez le budget que ça représente ! Le prix est réellement quelque chose de rédhibitoire. En plus, le numérique arrive, on l’impose presque. Moi, je pense que c’est quelque chose de grave qui se profile pour le livre.

Les petits libraires en danger

Croyez-vous vraiment que le livre numérique marchera ?
Je ne pense pas que ça va marcher mais nous allons nous retrouver entre nous, des résistants du livre "papier". Le club des livres "papiers". Les chiffres annoncés sont tout de même effrayants. Dans les cinq années à venir, on prévoit la disparition de 1000 petits libraires, des boutiques de moins de 100 m².

La fermeture après « les journées à 0 euro ».
C’était une façon de parler, « les journées à 0 euro » (dans le livre, NDLR). Je suis un libraire efficace. J’ai des livres en solde, d’autres sur lesquels je fais un petit commentaire, je joue ma réputation sur des livres. Je suis un libraire qui se bat. Mais c’est la première année où on fait des chiffres à moins 50 %, moins 70 %. Et c’est la première année où j’observe réellement un décrochement. Et le feuilleton de l’année, n’y est pas pour rien. Tsunami, DSK, Libye.

Vous ne parlez pas des grandes enseignes comme la Fnac ou Virgin. C’est étonnant, non ?
Pour que mon livre soit lu, il fallait absolument qu’il fasse moins de 100 pages. Je pouvais en dire plus sur l’économie du livre et des grandes enseignes, mais je ne voulais pas dépasser ces fatidiques 100pages, parce que les gens ne m’auraient pas suivis. Et mon cri de colère n’aurait pas été entendu. Alors que là, je sens que j’ai été entendu et que j’ai vraiment apporté ma contribution.
Pour en revenir aux grandes enseignes, lorsque vous cherchez un opéra à la Fnac, vous avez un kilomètre de Don Juan et vous ne savez plus lequel choisir si un vendeur ne vient pas vous conseiller. Ce n’est vraiment pas le même métier. Ce ne sont pas les mêmes acteurs. Ce sont des mastodontes, obligés de faire du chiffre. J’ai rencontré le patron du Furet du Nord (chaîne de librairies implantées dans la région Nord-Pas-de-Calais, NDLR). Ils peuvent avoir 150 000 références en magasin sur des surfaces de 4500 m² alors que moi, j’en ai 45. Lui y arrive plus que moi et affirme : « Non, non, le livre se vend bien ». Bien sûr qu’il se vend bien, ils ne vendent que des livres pratiques et des crayons, des DVD, et que sais-je encore, tout autour.

Une colère apaisée

Les grandes enseignes ne vous tuent pas, alors ?
Nous, on défend des valeurs et des auteurs, ça n’a rien à voir. Et ce n’est pas eux qui nous tuent. Ce qui nous tue, c’est l’absence de désir. Les gens sont moins curieux, ont tous les mêmes sujets de conversations, ils s’ennuient. L’économie est fragile, le pays va mal, les gens ont peur. Et quand on est angoissé, on ne lit pas. Il faut être bien dans sa tête pour lire. Soyez heureuse, soyez amoureuse, vous lirez jusqu’à 3 heures du matin, vous vous lèverez à 5 heures et vous irez très bien. Quand on va mal, on a beau dormir douze heures, rentrer tôt le soir. On prend un anxiolytique et on regarde la télé.

Vous semblez blasé...
Comment ne le serait-on pas ? N’avez-vous pas le sentiment dans le quotidien d’être une sorte de numéro interchangeable ? La réalité disparaît au profit des écrans.

Etes-vous toujours autant en colère ?
Je vais mieux parce que j’ai senti un vrai courant de sympathie, j’ai reçu des lettres et des mots d’encouragements de plusieurs pays. Je ne baisse pas les bras, ça m’a vraiment redonné du tonus. Tous ces gens autour de moi m’ont fait énormément de bien. Mais je serai toujours en colère parce que le combat n’est pas terminé. C’est la lutte finale, et je ne suis pas gauchiste ! Ce monde là ne peut pas continuer. La France est un pays magnifique et mérite mieux.

 

> Un libraire en colère, Emmanuel Delhomme, L'Editeur, juin 2011.
Vous trouverez Emmanuel Delhomme à la librairie Livre Sterling, 49 bis, avenue Franklin Roosevelt, 75008 Paris.

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