« The kids aren’t alright »

jeudi 2 févr. 2012 | Fabien Randanne

Lycéens à la dérive, jeunes filles tombant dans la prostitution, étudiants zigouillés par la malchance. Les sorties de la semaine rejouent le couplet désenchanté de la chanson des Offspring et donnent raison à Rimbaud : 20 ans n’est pas le plus bel âge de la vie.

D’abord, le fun. En plus de nous apprendre à conjuguer un nouveau verbe du premier groupe (« je fighte, tu fightes, il fighte… »), Tucker & Dale fightent le mal1 parodie le cinéma d’horreur avec un concept plutôt original. Ici, la traditionnelle bande de jeunes cons sur le point de se faire décimer est toujours constituée de jeunes cons (sur le point de se faire décimer). Ce qui change, c’est que les méchants ne sont pas ceux que l’on croit. Les fameux Tucker et Dale, bien qu’ayant l’air de s’inscrire dans la lignée des rednecks peu fréquentables que le cinéma affectionne (Délivrance, John Boorman, 1972 ; Massacre à la tronçonneuse, Tobe Hooper, 1974…), sont en réalité deux braves types incapables de casser la moindre patte à une mouche. Mais les jeunes à deux neurones, aveuglés par leurs préjugés, ne s’en rendent pas compte et se demandent seulement si c’était une bonne idée de venir camper à deux pas de la cabane de ces bûcherons.

De l’erreur de jugement au quiproquo fatal, il n’y a qu’un pas que ces étudiants franchissent allègrement en tentant d’approcher ces prétendus tueurs en série. Ce ne sera ni la tronçonneuse de Dale, ni le fusil de Tucker qui les fera trépasser mais la bêtise et le manque de bol. A l’image de la première victime qui s’empale sur une branche d’arbre en voulant fuir un assaut imaginaire. Tucker & Dale fightent le mal est un film crétin, mais c’est un compliment. Si l’humour potache ne vous déride pas, si vous voulez de la finesse, passez votre chemin et n’en dégoutez pas les autres. Les autres, qui feraient mieux d’aller voir le film sans jeter un œil à la bande-annonce susceptible de gâcher grandement l’effet de surprise.

Les meilleurs moments sont ceux où la bride est lâchée, où le n’importe quoi s’emballe, où le WTF règne. Les scènes d’exposition relèvent malheureusement de la parodie moins inspirée et la dernière partie éveille moins l’enthousiasme mais, malgré tout, on peut se réjouir qu’un tel film puisse avoir une visibilité en salles (sans doute grâce à ses bons échos publics dans les festivals) plutôt que de passer directement par la case DVD. Tucker & Dale… est le parfait exemple du pop corn movie à voir entre potes et qui n’a d’autre prétention que de chercher à divertir le public.

De la prétention, en revanche, il y en a à revendre dans Detachment2 nouveau film de Tony Kaye, quatorze ans après American History X. Imaginez un mélange du sous-sous-genre cinématographique qu’est le "film de profs en lycée difficile" (Graine de violence, Richard Brooks, 1955 ; Esprits rebelles, John N. Smith, 1995 ; 187 : Code meurtre, Kevin Reynolds, 1997…) avec ces enseignants découragés et ces élèves qui gâchent leur potentiel (sauf la souffre-douleur, là-bas, dans le fond). Ajoutez une prostituée mineure, un vieux père sénile hospitalisé, des réminiscences d’un traumatisme d’enfance, des animations à la craie, des témoignages de vrais professeurs sur leurs conditions de travail. Baignez le tout dans une musique ronflante qui vous signifiera – au cas où cela ne serait pas clair – ce qu’il faut ressentir (au choix : colère, tristesse, compassion, désespoir). N’omettez pas une caméra tremblotante, des effets de flou, des images en super 8, bref, tout ce qui est censé exprimer une vision poétique.

Vous aurez alors une bonne idée de ce que propose le film, à côté duquel n’importe quelle œuvre de Lars von Trier passerait pour du Gérard Oury. Le problème, c’est que la forme – le collage arty – étouffe le fond, le propos – on devine que le réalisateur a voulu faire un constat de l’éducation aux Etats-Unis par le prisme d’un professeur torturé par des démons intérieurs. Chaque séquence tire vers l’outrance. « Je m’intéresse aux questions sociales », affirme Tony Kaye dans le dossier de presse. Plus loin, il ajoute : « Je cherche à saisir des émotions réelles. Je déteste le fait de jouer. Je déteste les choses qui n’ont pas l’air authentiques. » Il devrait alors détester Detachment qui n’a rien de naturaliste, rien d’un film social et est complètement plombé par son exubérance doloriste. C’est un film crétin et là, non, ce n’est pas un compliment.

Autre question de société, nouvel exemple de jeunesse mal traitée : la prostitution étudiante avec Elles3, de Malgorzata Szumowska. Le film laisse perplexe. Il n’apprend rien de très nouveau sur ce thème que les médias ont abondamment traité il y a quelques années. Le vrai sujet du film, c’est l’impact que produisent les témoignages des jeunes filles sur la vie intime de la journaliste qui enquête sur le sujet et là, on ne sait pas trop où la réalisatrice veut en venir.

Elles est assez mal structuré : la journée de rédaction de la journaliste est entrecoupée de flashbacks (les interviews avec les étudiantes, leurs passes avec les clients) et le montage échoue à équilibrer parfaitement le tout. La présence, le charisme, de Juliette Binoche aident à unifier un tant soit peu l’ensemble mais ses rapports avec ses interlocutrices, bien trop spontanément familiers, sonnent faux. Le spectateur peut être un peu perdu entre le trouble que ressent cette journaliste (comprend-on ce qui la bouleverse, d’ailleurs ?) et le message brouillé qui émane du film, entre démarche féministe et entreprise misandre. Tout cela en reléguant les deux jeunes filles au second plan. Encore une jeunesse que l’on met de côté.

  1. 1. Tucker & Dale fightent le mal, réalisé par Eli Craig, Etats-Unis, 2010 (1h28).
  2. 2. Detachment, réalisé par Tony Kaye, Etats-Unis, 2011 (1h37).
  3. 3. Elles, réalisé par Malgorzata Szumowska, Allemagne, France, Pologne, 2010 (1h36).
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