“Jodorowsky’s Dune”, la SF spirituelle selon Jodo

mercredi 16 mars 2016 | Marco Pierrard

Très bon

Dans ce documentaire passionnant, le réalisateur Alejandro Jodorowsky revient sur sa tentative d’adapter au cinéma le célèbre livre de science-fiction de Frank Herbert au milieu des années 70. Une entreprise à l’ambition folle qui n’a pas abouti mais laisse derrière elle des archives fascinantes et une influence indéniable sur l’histoire du cinéma.

Au début des années 70, Alejandro Jodorowsky, réalisateur illuminé mais néanmoins talentueux, rencontre un succès surprise - notamment en Europe - avec deux films étranges devenus cultes El Topo (1970) et La Montagne sacrée (1973). En 1975, le producteur français Michel Seydoux donne carte blanche au metteur en scène qui choisit d’adapter Dune de Frank Herbert, le livre de science-fiction le plus vendu au monde.
Pour ce projet, l’artiste Jodorowsky voit grand, très grand. Il assemble autour de lui une équipe incroyable, derrière et devant les caméras, des “guerriers spirituels” pour mener à bien ce qui sera, il l'assure, “le plus grand film de l’histoire du cinéma”. Malheureusement les grands studios hollywoodiens ne seront pas transportés par l'enthousiasme du réalisateur et sa vision restera un film fantôme, un fantasme pour cinéphile hantant pour toujours le cimetière des films perdus. Le documentaire Jodorowsky’s Dune dévoile les coulisses de cette épopée extraordinaire, une entreprise maudite qui n’a jamais abouti mais a pourtant marqué à jamais le 7ème art.

Jodorowsky’s Dune © Sony Pictures Classics

Casting quatre étoiles

Conforté par le succès de ses films précédents, Jodorowsky possède une grande liberté sur le choix de l’équipe qui va l’accompagner dans l’aventure hors du commun qui s’annonce. Celui qui considère le cinéma comme un art à part entière s’est fixé un objectif plutôt ambitieux : que son film fasse sur le spectateur l’effet du LSD, sans qu’il ait besoin de consommer de la drogue, et qu’il soit comme un “prophète pour la jeune génération”, rien que ça. Avec une telle volonté, rien d’étonnant à ce que le casting démarché par Jodorowsky pour le film soit absolument dantesque. Pour son film précurseur, le metteur en scène choisit David Carradine pour jouer le rôle principal, il arrive à convaincre son idole Orson Welles de jouer l’imposant baron Harkonnen et complète ce casting prometteur avec Udo Kier et… Mick Jagger !
Porté par un enthousiasme contagieux, la fantasque réalisateur va même jusqu’à décrocher l’accord de Salvador Dali, artiste excentrique génial et difficilement contrôlable, qui rejoint l’aventure malgré des demandes plus farfelues les unes que les autres. Qui d’autre en effet pour jouer l’empereur fou de la Galaxie ?

La bande son de Dune selon Jodorowski s’annonçait là aussi mémorable. Avec l’idée de faire composer l’univers sonore de chaque planète par un groupe différent, le cinéaste avait réussi à intégrer à bord le groupe Magma et les Pink Floyd. De ces premiers contacts et transactions, il reste des anecdotes savoureuses que Jodorowsky et les acteurs de l’époque racontent dans le documentaire. Mais ce film maudit n’a pas laissé derrière lui que des souvenirs amers et des promesses non tenues : l’incroyable ambition visuelle du metteur en scène et sa volonté de s’entourer des meilleurs ont permis d’influencer durablement, malgré l’échec de la production, la science-fiction au cinéma.

Jodorowsky’s Dune © Sony Pictures Classics

Vaisseaux très spéciaux

L’adaptation du roman de Frank Herbert selon “Jodo” n’a jamais atteint les salles obscures mais elle existe dans des livres envoyés aux grand studios hollywoodiens quand la production, qui avait déjà récolté 10 millions de dollars, tentait de réunir les 5 derniers millions nécessaires pour boucler le budget et commencer à tourner. Dans ces pavés impressionnants, dont le cinéaste feuillette un exemplaire dans le documentaire, on retrouve tous les dessins préparatoires et les esquisses de ce qu’aurait pu être l’univers visuel de Dune. Et à l’image du casting, les croquis dévoilent un projet très ambitieux, tellement en avance sur son temps qu’on a du mal à imaginer ce qu’aurait pu donner le résultat dans le contexte de production et les avancées de la technique cinématographique au milieu des années 70. Dans ce livre énorme, mémoire en papier du projet avorté, on retrouve le sublime storyboard entièrement réalisé par Jean Giraud alias Moebius, qui a couché sur papier la vision de Jodorowsky à travers près de 3 000 dessins. Les autres précurseurs dans l’équipe du cinéaste se nomment Dan O’Bannon, technicien responsable des effets spéciaux du Dark Star (1974) de John Carpenter, Chris Foss, dessinateur de couvertures de livres de science-fiction chargé de réaliser de flamboyants vaisseaux spatiaux colorés, et H.R. Giger qui réalisera par la suite le monstre de la saga Alien.

Il y a évidemment une note d’amertume quand le cinéaste de 84 ans explique qu’il n’a jamais pu convaincre les studios pour financer son film tel qu’il l’imaginait. Il faut dire que les studios se méfiaient de ce réalisateur farfelu et, malgré un projet viable sur le papier, ils n’étaient pas prêts à laisser les clés d’une telle entreprise à Jodorowsky, qui n’admettait aucune concession sur sa vision, comme par exemple raccourcir la durée du film. Et pourtant, malgré ce sentiment d’inachevé et de frustration face à ce qu’aurait pu être Dune “version Jodo”, le film existe d’une certaine façon : son ombre fantomatique plane sur de nombreux films de science-fiction réalisés après lui. Si une partie de l’équipe des effets spéciaux se sont attelés par la suite à rendre crédible les monstres d’Alien, le documentaire pointe du doigt, de Star Wars à Matrix, les possibles influences de la somme de travail considérable laissée par ce projet inachevé. Une belle revanche pour un film inexistant qui survit dans l’imaginaire cinéphile collectif.

Le voyage dans les méandres de ce projet fou est incontournable pour tous les cinéphiles et/ou fans de science-fiction. Ce documentaire fait — presque — oublier l’immense déception de l’adaptation tentée par la suite par David Lynch en 1984. Et qui sait, comme le suggère Alejandro Jodorowsky lui-même, peut-être qu’un jour le storyboard sera adapté dans une version animée, avec ou sans lui. Tous les éléments pour le faire sont disponibles assure le cinéaste. On en salive d’avance !

Jodorowsky’s Dune, réalisé par Frank Pavich, États-Unis - France, 2013 (1h28)

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