L'illettrisme avance toujours masqué

lundi 21 nov. 2011 | Anthony Renaud

Plus de 3 millions de personnes en France ne savent pas lire, écrire et compter dans des situations simples de la vie de tous les jours. Pour mobiliser davantage le grand public et inciter les personnes concernées à s'en sortir, l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme souhaite que ce phénomène devienne la "Grande cause nationale" en 2012.

L'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI) a déposé une demande de label auprès du Premier ministre pour faire de l'illettrisme une "Grande cause nationale" en 20121. L'occasion de revenir sur ce phénomène qui touche plus de 3 millions de personnes en France. Malgré leur scolarisation, ces personnes sont dans l’incapacité de lire, écrire et compter dans des situations très simples de la vie quotidienne. Souvent synonyme d'échec, l'illettrisme est encore aujourd'hui largement tabou dans notre pays.
Depuis la dernière enquête de l'INSEE de 2005, sans délaisser les actions dans les écoles, l'accent a été mis sur la lutte contre l’illettrisme dans le monde du travail. Etat des lieux avec Hervé Fernandez, secrétaire général de l'ANLCI.
 

Qu'elle est la définition exacte de l'illettrisme ?
C'est en effet très important de définir ce terme pour savoir de quoi on parle. L'illettrisme concerne des personnes qui ont été scolarisées en France, et qui ne parviennent pas, à l'âge adulte, à se faire comprendre à l'écrit, ou à comprendre un message simple en le lisant. Souvent, on confond cette situation avec celles des personnes qui se sont installées dans notre pays mais qui n'ont jamais été scolarisées. Pour ces dernières, on parle d'alphabétisation. C'est le fait d'être scolarisé pour la première fois.
Autre confusion qui est souvent faite dans ce domaine : assimiler l'illettrisme à la situation de personnes qui doivent apprendre le français comme langue étrangère. Des personnes qui ont été scolarisées dans leur pays d'origine, qui s'installent chez nous et qui doivent apprendre le français.

L'illettrisme concerne à la fois la lecture, l'écriture et le calcul ?
Le noyau dur englobe la lecture et l'écriture. Il a été élargi au calcul, à la capacité à se repérer dans le temps et dans l'espace : par exemple, lire un plan du métro, retirer de l'argent seul à un distributeur automatique. En Ile-de-France, une personne sur trois en situation d'illettrisme ne retire pas d'argent toute seule aux DAB. Elles se font aider.

Une situation inconfortable dans les gestes de la vie quotidienne...
Oui. Des situations simples en apparence sont difficiles à gérer pour certains, comme lire le carnet de liaison de son enfant, savoir doser un biberon ou décrypter une simple liste de courses... On est face à un phénomène invisible, caché. Les personnes dissimulent leurs difficultés, se débrouillent avec leur entourage, personnel et professionnel, pour ne pas être confrontées à la lecture et à l'écriture. Elles s'adaptent, ce qui peut générer du stress. Elles se construisent, à la maison et au travail, sans savoir ni lire ni écrire.

Que permettra vraiment l'obtention de ce label "Grande cause nationale" ?
D'abord, sur le plan de l'information et la communication, ça nous permet de disposer d'espace media à moindre frais pour mener une campagne nationale de communication sur ce phénomène, à la télévision, la radio et sur internet.
La deuxième chose, c'est le public visé. Pour présenter cette candidature, nous nous sommes appuyés sur un collectif d'une cinquantaine de grandes organisations. En étant membres de ce collectif, elles se sont engagées à sensibiliser à cette problématique de l'illettrisme leurs propres adhérents, leur propre réseau. Par exemple, l'Association des Maires de France (AMF), des syndicats d'employeurs et de salariés, les Chambres de Métiers et de l’Artisanat, les Restaurants du cœur et Emmaüs France font partie du collectif. Les signataires se sont engagés à faire vivre ce label, si nous l'obtenons, tout au long de l’année 2012 et à utiliser leurs canaux de communication.
On mise donc sur une communication grand public et sur une communication tournée vers les territoires, les régions. Avec ce label, il sera possible de mobiliser ceux qui peuvent financer des actions mais aussi les entreprises, les personnes elles-mêmes en situation d'illettrisme ou leur entourage.

Des organisations liées à l'éducation sont également signataires et membres du collectif...
La Ligue de l'enseignement, la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves) mais aussi l'Unaf (Union nationale des associations familiales) ont effectivement rejoint le collectif. C'est très important car l'illettrisme est caché et des parents dans cette situation, par exemple, lorsque leur enfant entre à l'école, n'osent pas parler de leurs difficultés. Avec le collectif, via ces organisations qui travaillent en direction des parents, on pourra s'adresser à eux. Et aborder plus facilement le problème pour les amener à avoir envie d'apprendre, de s'en sortir.
Si on obtient ce label "Grande cause nationale", cela nous permettra de faire sauter ce verrou et de motiver des personnes qui croyaient qu'elles étaient incapables de sortir de l'illettrisme, ou qui ne se sentaient pas concernées.

« L'illettrisme n'est pas une maladie ni une situation figée »

Est-il possible de dresser le portrait d'une personne confrontée à l'illettrisme en France ?
L’illettrisme touche 9 % de la population âgée de 18 à 65 ans, soit 3 100 000 personnes en France, selon l'enquête réalisée par l'Insee, rendue publique en 2005 et qui est rééditée en ce moment. Les résultats définitifs seront connus fin 2012. Au-delà de ce chiffre global de 9 %, on a été surpris de constater que la moitié de ces 3,1 millions avait plus de 45 ans. Les difficultés augmentent avec l'âge.
Les personnes en situation d'illettrisme travaillent pour la moitié d'entre elles. 30 % vivent en zones rurales. On voit bien que ce n'est pas du tout l'idée que l'on se fait du jeune en situation d'illettrisme qui vit dans des quartiers difficiles. 70 % de personnes en situation d'illettrisme parlent le français à la maison. On a tendance à faire une confusion entre illettrisme et immigration, or ce n'est pas lié.
Donc si l'on veut s'attaquer à ce problème, il faut agir en zone rurale mais aussi en ville. Le taux d'illettrisme dans les zones urbaines dites "sensibles" est deux fois supérieur à la moyenne.

L'illettrisme est-il encore tabou en France ?
Oui, complètement. Il faut lever ce tabou et montrer qu'on peut sortir de cette situation. Ce n'est pas une maladie ni une situation figée. On peut réapprendre quel que soit son âge, que l'on soit dans une entreprise, ou à la recherche d'un travail. On peut toujours progresser.
Comme c'est un phénomène qui est caché, on a du mal à le croire : du mal à concevoir qu'une personne, à 45 ans, ne peut pas lire un album jeunesse pour ses enfants, à partir du moment où l'école est obligatoire pour tous. Mais c'est une réalité.

Quelles sont les priorités actuellement ?
Il y en a deux. D'abord, prévenir pour faire en sorte que l'illettrisme ne s'installe pas. Prendre en charge des difficultés qui ne sont pas seulement scolaires, mais peuvent aussi être sociales. On sait que parmi les causes de l'illettrisme, il y a les conditions de vie, d'accès aux livres, la culture, l'environnement social dans lequel on grandit, favorable ou non pour les premiers apprentissages.
Deuxièmement, il faut s'attaquer à l'illettrisme chez les salariés, pour faire en sorte que les personnes continuent à travailler en étant autonomes.

Comment lutter contre l’illettrisme en dehors du monde du travail, comment sensibiliser les parents ?
En ce moment, se développent "les actions éducatives familiales" en lien avec la Caisse d'allocations familiales. Elles permettent de faire d'une pierre deux coups. Former des adultes en lecture et en écriture pour les rendre plus à l'aise avec l'école, pour qu'ils acquièrent les savoirs de base, ce qui participe aussi à la réussite des enfants et casse cette spirale de l'échec.
Quand une personne en situation d’illettrisme a de jeunes enfants scolarisés, c'est souvent un facteur de motivation qui les amène à dire « je veux, j'ai envie d'apprendre à lire ». On joue là-dessus. Avec les écoles maternelles et primaires, on identifie les parents qui ont des difficultés, des parents qui ne viennent pas aux réunions, dont on sait qu'ils ne lisent pas les documents mis dans le cartable des enfants. Dans ce cas, c'est peut-être un problème d'illettrisme. On s'appuie alors sur les équipes éducatives pour identifier ces parents et leur proposer de suivre une formation avec une association spécialisée pour les adultes.

Les dictionnaires rédigés par les écoliers2 font-ils partie de cette prévention de l'illettrisme ?
Oui, cela fait partie du plan de prévention du ministère de l'Education nationale. Ce sont des outils qui peuvent être utiles sur le sens, le vocabulaire, le travail autour de l'écriture. On sait que les enfants qui entrent à l'école, maternelle ou primaire, avec un patrimoine de vocabulaire inférieur à celui d'autres enfants, ont davantage de difficultés. C'est donc important d'étoffer, de consolider ce patrimoine au début.

La contexte économique actuel fragilise les personnes en situation d'illettrisme

Où en est la lutte contre l’illettrisme dans le monde du travail ?
Les actions de lutte contre l’illettrisme pour le salarié se sont beaucoup développées depuis 2005. Il y a encore beaucoup à faire. Nous avons toutefois constaté que les salariés étaient beaucoup plus nombreux en formation, à l'initiative des secteurs professionnels. Des moyens ont été mobilisés par les partenaires sociaux à travers un outil, le Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels (FPSPP) pour lequel 100 millions d'euros ont été consacrés à la lutte contre l’illettrisme.
L'enjeu est très important dans le contexte économique actuel. Si on n'intervient pas en amont auprès d'un salarié en situation d’illettrisme, ensuite, il risque d'être en situation de fragilité en cas de changements dans son entreprise. Par exemple, une réorganisation ou une restructuration. L'idée ? Agir le plus tôt possible pour prévenir des risques de rupture professionnelle. Ainsi ces gens auront un maximum de bagages à leur disposition pour affronter les éventuels changements. La situation économique actuelle peut rendre plus vulnérables des personnes qui travaillaient bien, à l'aise dans leur emploi, qui remplissaient des missions mais qui peuvent, s'il y a du changement, se retrouver en difficulté.

Quels sont les secteurs d'activité particulièrement actifs dans la lutte contre l'illettrisme ?
Il y a quelques années, trois secteurs étaient mobilisés : celui de la propreté, de l'industrie agro-alimentaire et des PME. Depuis trois ou quatre ans, la mobilisation concerne une vingtaine de secteurs parmi lesquels le textile, les exploitations agricoles, l'hôtellerie, le transport, la réparation automobile, le commerce de gros, le travail temporaire. Mais on est toujours confronté à la nécessité de faire tomber le tabou : parce qu'entre le moment où un secteur se mobilise et la réalité des actions, il peut y avoir un décalage.

Concrètement, comment intervenir en entreprise ?
Des outils (guides, modes d'emploi, etc.) sont disponibles pour les employeurs, pour leur faciliter la mise en place de solutions. Aujourd'hui, on sait en parler avec les employeurs. On a des méthodes de formation qui réussissent. Celles-ci ne sont pas scolaires mais adaptées et liées au travail, à leur métier, à ce que les salariés ont à faire. Pour sortir de l'illettrisme, on n'apprend plus à lire et écrire de façon générale mais parce qu'on en a besoin dans son travail et que cela peut être utile. C'est plus facile.
Cela peut être, par exemple, des parcours de formation, financé par le Fongecif, pour le salarié qui souhaite prendre un congé individuel de formation (CIF) pour se remettre à niveau.

Quelles sont les conséquences de l'illettrisme dans l'entreprise ?
Dans la vie quotidienne, on peut facilement les imaginer. Au travail, il peut s'agir d'une incapacité à comprendre les consignes de sécurité ce qui peut mettre en danger le salarié. Dans le secteur de la propreté, la personne peut avoir des difficultés à faire des dosages de produits. Ca peut aussi être pénalisant quand on doit faire des calculs de prix TTC, ou encore pour compter le nombre de pots de peinture nécessaires pour peindre une pièce.
Une entreprise de fast food qui s'est engagée dans ces démarches, nous a expliqué qu'ils avaient constaté qu'en faisant une formation de base de lutte contre l'illettrisme, ils avaient fait des économies sur l'utilisation des matières premières. Les denrées étaient, en effet, mieux pesées et réparties. On peut donc penser que cela représente aussi un coût pour l'entreprise.

Les entreprises ont donc un intérêt à se mobiliser ?
Nous disons aux employeurs qu'ils ont un réel intérêt à lutter contre l'illettrisme, non pas un intérêt social ou solidaire, mais parce que cela participe à la bonne marche de l’entreprise, tout simplement. En s'appuyant sur les compétences des salariés - qui donnent satisfaction par ailleurs - mais qui peuvent avoir des difficultés de lecture, les entreprises vont pouvoir améliorer leurs performances, leur communication, la sécurité dans l'établissement. Parce que ces petites défaillances ont un coût. Tout le discours de l'ANLCI est tourné soit vers les projets du salarié quand il souhaite faire une formation de lui-même, soit vers l'entreprise lorsqu'elle veut relever des défis nouveaux. Par exemple, mettre en place de nouvelles normes de sécurité ou de qualité, solliciter la capacité à consulter des fiches, à renseigner des documents. Autant de choses que le salarié en situation d'illettrisme ne peut pas faire. Si l'entreprise veut avoir cette certification, elle a intérêt à ce que le salarié puisse maîtriser ces bases.

 

L'illettrisme en France, en chiffres

> 9 % de la population adulte âgée de 18 à 65 ans ayant été scolarisée en France, soit 3 100 000 personnes.

> Sur ces 3,1 millions de personnes concernées :
- 59 % sont des hommes, 41 % sont des femmes.
- La moitié a plus de 45 ans.
- Plus de la moitié exerce une activité professionnelle.

Où vivent-elles ?
- Près de 50 % des personnes en situation d’illettrisme vivent dans les zones rurales ou faiblement peuplées.
- 10 % seulement vivent dans les zones urbaines sensibles (ZUS).
(Source : Enquête Information Vie Quotidienne de l’INSEE, 2005).

> Chez les plus jeunes :
- 4,9 % des jeunes âgés de 17 ans se trouvent en situation d’illettrisme.
- 12 % ont des difficultés de compréhension de l’écrit.
(chiffres de 2007, résultant des tests auxquels sont soumis les jeunes, garçons et filles, âgés de 17 ans, lors de la Journée d’Appel de Préparation à la Défense).

  1. 1. Ce label est attribué par le Premier ministre. Il permet à des organismes à but non lucratif ou à des collectifs d'associations, qui souhaitent organiser des campagnes faisant appel à la générosité publique, d'obtenir des diffusions gratuites de messages sur France Télévisions et Radio France.
    La lutte contre la solitude a été décrétée Grande cause nationale 2011.
  2. 2. Dictionnaires rédigés par des enfants des écoles maternelles et élémentaires, avec l'aide des enseignants, au cours de l'année scolaire 2010-2011. Ces ouvrages existent en versions papier (Larousse) et numérique (gratuit).
    Les élèves de 1 300 écoles primaires de toute la France ont travaillé sur une dizaine de mots. Les dictionnaires sont composés d'environ 19 000 définitions, accompagnées d'illustrations, de jeux et de poèmes.
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