"L'île aux chiens", canin pour tous

mercredi 11 avr. 2018 | Marco Pierrard

Très bon

Atteints d'une grippe canine, tous les chiens de la ville de Megasaki sont exilés sur une île. Pour retrouver son fidèle compagnon Spots, le jeune Atari, 12 ans, se rend sur l'îlot. Foisonnant d'idées judicieuses et de clins d'œil savoureux, L'île aux chiens est un film d'animation éminemment politique qui use habilement de la métaphore canine pour pointer du doigt notre (dés)humanité.

Sous prétexte de protéger la population, le maire Kobayashi (Kunichi Nomura) ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens de Megasaki victimes d'une épidémie de grippe canine particulièrement virulente qui les rend agressifs. Déportés sur "l'île aux chiens", les cabots s'organisent en société pour tenter de survivre dans des conditions très difficiles. Déterminé à retrouver Spots, un chien qui a été assigné à sa protection, le jeune Atari (Koyu Rankin) vole un avion et se rend sur l'îlot abandonné. Sur place, il est soutenu par Chief (Bryan Cranston), Rex (Edward Norton), King (Bob Balaban), Boss (Bill Murray) et Duke (Jeff Goldblum), une bande de cinq chiens intrépides et attachants. Ensemble, ils découvrent qu'une incroyable conspiration menée par le maire menace la ville.

L'île aux chiens © 2018 - Fox Searchlight

Dog power

Un nouveau Wes Anderson est toujours attendu avec certaine curiosité voire une impatience fébrile par une partie importante des cinéphiles. Et pour son retour à l'animation — et plus particulièrement à la technique du stop motion — depuis Fantastic Mr. Fox (2009), le cinéaste ne déçoit pas ! Sa fable canine nous plonge dans un futur proche très sombre pour nous alerter sur les dérives possibles de la démocratie sur fond d'hommage malicieux et touchant au meilleur ami de l'homme. Pour ce nouveau projet, Wes Anderson réunit un casting impressionnant : Bryan Cranston, Edward Norton, Bill Murray, Scarlett Johansson, Tilda Swinton, Frances Mcdormand, Harvey Keitel… Et pour la version française, la réunion de comédiens n'est pas en reste avec notamment Isabelle Huppert, Vincent Lindon, Romain Duris, Louis Garrel, Daniel Auteuil, Léa Seydoux, Mathieu Amalric, Jean-Pierre Léaud… En version originale ou en version française, le réalisateur sait très bien s'entourer. Ce fut également le cas lors de la genèse du projet. L'histoire originale a été écrite par Wes Anderson en collaboration avec Roman Coppola, Jason Schwartzman et Kunichi Nomura. Un regroupement d'auteurs qui explique la richesse du film, traversé par des thématiques multiples tout en conservant une belle cohérence. Pour sublimer le tout, Wes Anderson a de nouveau fait appel à Alexandre Desplat. Récemment honoré d'un Oscar pour la bande originale de La forme de l'eau (2018) [lire notre chronique], le compositeur français livre une partition énergique qui rythme les aventures du jeune Atari et de ses compagnons à quatre pattes.

Film tout public en France, L'île aux chiens n'a pas été jugé de la même manière dans certains pays où il est interdit aux plus jeunes avec une fourchette d'âge allant de 8 à 12 ans. Certes, Wes Anderson prouve — s'il était encore besoin de le faire — qu'un film d'animation n'est pas, par nature, obligatoirement un film destiné aux enfants. Nulle violence extrême ou gratuite n'est pourtant à déplorer dans ce film — les affrontements se livrent dans d'épais nuages cotonneux cachant les coups de crocs — mais la mort ainsi que la maltraitance animale sont en effet évoquées frontalement. Des thèmes considérés comme trop "adultes" dans certains pays qui expliquent ces interdictions préventives. Pourtant, il n'y a rien dans cette fable qui puisse être réellement traumatisant pour un enfant ayant déjà vu une fois dans sa vie un journal télévisé ou une série policière diffusée en plein milieu de la journée. La poésie de l'animation en stop motion aurait plutôt tendance à mettre à distance la dureté des thèmes évoqués et ces interdictions paraissent au mieux décalées, au pire hypocrites.

À contre courant de l'emballement de la planète — en tout cas du web — pour les chats, Wes Anderson a choisi son camp : définitivement celui des chiens ! Une revendication pour la race canine assez courageuse tant les "lol cats" semblent avoir gagné la bataille de l'image dans le cœur des humains. Dans le futur proche de L'île aux chiens — une vingtaine d'années seulement —, les cabots sont tombés en disgrâce. Le cinéaste s'amuse de cette rivalité fantasmée entre chiens et chats en faisant des félins l'emblème des instances dirigeantes de la ville de Megasaki. Sur les papiers officiels, les drones et les genoux du maire, ce sont des chats qui sont mis en avant. Les chiens sont eux malades, potentiellement dangereux, et doivent être mis à l'écart. Avec ses chiens espiègles et attachants, Wes Anderson prend une jolie revanche sur les félins. Interrogé sur sa préférence pour les canidés, le réalisateur a répondu  qu'on n'avait jamais vu un chat sauver un humain. Il faut avouer qu'il marque un point. Loups lentement domestiqués par l'homme, la dualité entre le côté sauvage des chiens et leur soumission au "maître" est l'une des clés du récit. Elle vient souligner le lien indéfectible entre les humains et le "meilleur ami de l'homme".

L'île aux chiens © 2018 - Fox Searchlight

La rage du chien

Avec sa ville fictive de Megasaki mais des références bien précises au Japon, L'île aux chiens propose un monde peu enviable, situé à une vingtaine années seulement. Dévastée par des catastrophes naturelles comme les tsunamis et des erreurs humaines (pollution, désindustrialisation…), la région de Megasaki incarne les craintes d'un réalisateur assez pessimiste sur notre gestion de la planète. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'espoir — car il y a en a tout de même — est incarné par des adolescents en révolte contre l'héritage désastreux de leurs aînés. Atari, orphelin recueilli par Kobayashi, son oncle qui est également être le maire de la ville, a d'autant plus de raisons de lui en vouloir qu'il découvre la sombre réalité qui se cache derrière l'exil des chiens.

L'aspect le plus saisissant du nouveau film de Wes Anderson est la précision avec laquelle il montre le détournement de la démocratie, en douceur, par un pouvoir corrompu. Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. Cette expression du XIIIème siècle résume parfaitement l'ambition de l'édile Kobayashi qui a des raisons bien précises d'éliminer les chiens de sa ville. Trucage des élections, illusion de pluralité et utilisation de la science à des fins politiques, L'île aux chiens se déroule au Japon mais pourrait aussi bien concerner n'importe quel autre pays démocratique. Le plus terrifiant est la facilité avec laquelle le maire détourne la population du vrai sujet. Très vite, les cabots malades deviennent des "méchants chiens" : ils se retrouvent assimilés à leur maladie et doivent par conséquent être supprimés. Une dérive de langage qui occulte consciemment la solution d'un vaccin pour les guérir. La solution la plus simple, la plus radicale, est considéré comme la meilleure : pas de place pour le débat et la nuance. Un procédé qui n'est pas sans rappeler l'ère de post-vérité où les fake news viennent pourrir un débat ou la réalité n'a plus droit de citer : seules comptent les impressions et les émotions. Un climat propre aux théories du complot qui — de façon assez ironique — s'avèrent fondées dans le film de Wes Anderson. Au-delà de l'hommage aux chiens rendu par le cinéaste, ce qui fait la force de son film est leur caractère métaphorique. Ils incarnent une minorité réprimée, des opposants politiques ou des individus déclassés. Ces "chiens" en disent finalement énormément sur notre humanité et, parfois, sa fragilité.

Avec son casting royal, son humour et sa profondeur, L'île aux chiens réussit le pari d'un divertissement — définitivement tout public — qui fait également réfléchir. Ode facétieuse à la race canine, le nouveau Wes Anderson est également son film le plus politique. Une œuvre qui allie la beauté du stop motion à l'intelligence d'une mise en garde sur la manipulation des masses.

> L'île aux chiens (Isle of Dogs), réalisé par Wes Anderson, États-Unis - Allemagne, 2018 (1h41min)

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