"I Feel Good", le pognon qui rend dingue

mercredi 26 sept. 2018 | Marco Pierrard

Très bon

Bien décidé à trouver l'idée qui le rendra riche, Jacques débarque sans prévenir dans le village Emmaüs que dirige sa sœur Monique. Entre exaspération et tendresse pour son petit frère, la responsable de la communauté tente de canaliser les fulgurances de ce loser qui se rêve en entrepreneur génial. Nouvelle comédie du duo Delépine et Kervern, I Feel Good séduit par sa fraîcheur décalée et ce petit supplément d'âme qui manque parfois aux comédies made in France.

Monique (Yolande Moreau) dirige une communauté Emmaüs près de Pau. Alors qu'elle n'a plus aucune nouvelle de lui depuis des années, son petit frère Jacques (Jean Dujardin) débarque à l'improviste. Bon à rien qui rate tout ce qu'il entreprend, Jacques est persuadé qu'il finira par trouver un concept génial qui le rendra très riche. C'est au contact de la communauté fondée par l'Abbé Pierre qu'il a une révélation : il va se lancer dans la chirurgie esthétique low cost ! Pour l'encourager mais aussi vérifier qu'il ne va pas encore une fois lamentablement échouer, Monique se laisse entraîner dans cette folle aventure.

I Feel Good ©️JD PROD-No Money Productions-Arte France Cinéma-Hugar Prod-2018

Aspirant premier de cordée

Pour ce rôle de loser fasciné par le succès — avant tout financier —, Jean Dujardin a donné de sa personne puisqu'il s'est délibérément empâté de quelques kilos. Mais au-delà de sa prise de poids, c'est surtout le jeu de Jean Dujardin qui marque. Plus subtil, l'acteur se délaisse de certaines mimiques et intonations qui accompagnent certaines de ses incarnations. Personnage qui a de la gouaille pour vendre ses drôles d'idées autour de lui, Jacques est un lointain cousin d'Hubert Bonisseur de la Bath, le désastreux agent secret des films OSS 117. Inconscients de leur propre bêtise, Jacques et Hubert partagent la même prétention de tout savoir. Mais l'acteur insuffle cette fois-ci chez Jacques une certaine anxiété face à la réussite, une nuance qui le rend attachant malgré son insupportable arrogance.

Lorsqu'il vient se réfugier au sein de la communauté dirigée par sa sœur, Jacques qui s'imagine au top avec les premiers de cordée est en réalité au bout du rouleau. La cible de Benoît Delépine et Gustave Kervern se devine assez rapidement : on découvre un homme obnubilé par l'idée de devenir riche, et ce peu importe les conséquences. Le duo a bien senti dans l'air ambiant cette fascination aveugle pour l'argent qui semble facile : un esprit d'entreprenariat qui a bien du mal à cacher sa vacuité. Jacques n'est, dans l'esprit, pas si éloigné de ces jeunes qui rêvent d'accéder à la célébrité pour elle-même. Il fut une époque où la notoriété des idoles — des jeunes et des autres — était la conséquence d'un talent : musical, littéraire… La vedette créait quelque chose. Désormais les émissions de télé réalité — un terme qui n'a jamais été aussi mal porté — sont nombreuses à nous prouver qu'il suffit de passer à la télévision ou de déclencher le fameux "buzz" — bon ou mauvais — pour accéder à la notoriété. Et cela sans aucun talent particulier, parfois même grâce à une inculture édifiante, qu'elle soit factice, surjouée ou naturelle. Jacques fonctionne de la même façon, il veut devenir riche et pour ça il est prêt à tout.  Même à s'attacher à une idée qui peut avoir des résultats potentiellement désastreux. Son rêve fait écho à un capitalisme de profit immédiat plongeant l'humanité vers le chaos, à commencer par une crise écologique majeure.

Son obsession rend le personnage attachant malgré son caractère qui se soucie peu des autres, tout le contraire de la bienveillance de sa grande sœur — la rayonnante Yolande Moreau. Enfermé dans sa folie douce, Jacques est persuadé qu'il va y arriver et — même s'il le fait pour de mauvaises raisons — il est difficile de lui en vouloir totalement. Pied de nez à une politique qui assène aux citoyens qu'il suffit de le vouloir pour réussir, le duo de Groland enfonce le clou avec un clin d'œil qui n'est pas anodin. C'est en allant voir un dénommé Poutrain que Jacques déniche son idée de chirurgie esthétique low cost. Et pour incarner cette espèce de "winner macronien" selon les mots de Benoît Delépine, c'est Xavier Mathieu, ancien délégué syndical de Continental, qui a été choisi. Détourner pour mieux se moquer et dénoncer les réalités qui les agacent et inquiètent c'est l'ingrédient des deux réalisateurs et il fonctionne particulièrement bien dans cette comédie.

I Feel Good ©️JD PROD-No Money Productions-Arte France Cinéma-Hugar Prod-2018

Le rire ensemble

Pour la préparation du film, Delépine et Kervern se sont tournés vers le village Emmaüs de Lescar-Pau dont ils avaient entendu parlé lorsque Jules-Edouard Moustic, leur confrère de Groland, était venu y faire le DJ lors d'un festival. Gérée par Germain Sarhy — l'équivalent réel de Monique dans le film —, la communauté les a accueilli à bras ouverts. Signe d'une confiance absolue envers les cinéastes, le directeur du village n'a même pas demandé à lire le scénario avant le tournage. Delépine et Kervern ont pu s'imprégner de l'atmosphère très particulière de ce village qui vise l'autogestion et vit quasiment en autarcie. Avec ses bâtisses de toutes les couleurs et qui s'implantent en défiant toutes les règles d'urbanisme, la communauté est un affront à la législation en vigueur. Mais comme il s'agit d'un village Emmaüs, protégé par le souvenir de l'Abbé Pierre, le maire local tolère ce joyeux foutoir architectural.

Rassemblant des compagnons de toutes conditions, ce lieu étonnant en constante mutation prouve qu'une certaine utopie — une nouvelle version de l'idéal communiste des parents de Jacques et Monique ? — peut survivre dans une société de consommation. Gaulois réfractaires à la surconsommation et au libéralisme débridé, les compagnons ont construit avec ce village une sorte de cocon protecteur. Persuadés que la décroissance est inévitable dans notre monde fini, Kervern et Delépine rendent hommage avec cette comédie à ces "groupuscules humains" sur lesquels une nouvelle société, plus solidaire, pourrait émerger. Que l'on partage ou non leur vision et leur optimisme, il faut leur reconnaître un vrai attachement pour le sujet traité, loin du simple prétexte dont se parent parfois les comédies sociales. Les deux grolandais aiment les gens qu'ils filment : ils prennent soin de rire avec eux et jamais à leurs dépens. Cela se ressent particulièrement à la fin du film, avec un twist final qui fait un beau clin d'œil à l'Abbé Pierre et un générique qui met en avant les compagnons du village.

Avec son humour décalé, I Feel Good gratte tendrement là où ça démange. Sans être vindicatif, la nouvelle comédie signée Kervern et Delépine se moque malicieusement de la fascination — non pas de la réussite — mais de l'argent. Et la bonne nouvelle c'est qu'il suffit de traverser la rue (ou presque) pour aller voir cette comédie très humaine.


> I Feel Good, réalisé par Benoît Delépine et Gustave Kervern, France, 2018 (1h43)

0 Commentaire

  • Avant de poster vos commentaires, merci de bien vouloir prendre en compte la charte des commentaires .
  • Il n'est plus possible de réagir sept jours après la publication de l'article.
  • Si un commentaire vous parait douteux (insultes, xenophobie, publicité ...) merci de nous le signaler en cliquant sur le lien "Alerter"

Vos réactions

Sur Facebook