Paris, objet de fantasmes à Hollywood

lundi 17 sept. 2012 | Audrey Minart

Montmartre, ses pavés et son moulin, la Tour Eiffel qui s’effondre, les Champs-Elysées, la Parisienne, toute d’élégance, de candeur et de séduction faite… Voilà en quoi consiste Paris pour l’immense majorité des cinéastes américains, qui envisagent rarement l’une des premières destinations touristiques de leur compatriotes au-delà de ses clichés. Hollywood rêve Paris. L'exposition "Paris, vu par Hollywood", qui commence demain à l'Hôtel de Ville de Paris, décrypte ce rêve.  

Midnight in Paris de Woody Allen | Photo DR

Quand Hollywood s’empare de la capitale française, ce n’est pas sans faire grincer des dents… Au-delà du cliché du Français au béret vissé sur le crane déambulant dans les rues une baguette sous le bras, plusieurs autre mythes viennent investir les productions américaines, au grand dam, ou sous l’œil amusé, du Parisien lambda.

Pour Antoine de Baecque1, historien, critique de cinéma et ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, ces clichés « révèlent bien plus de choses sur la société américaine, que sur la ville en elle-même ». Il faut y voir « ses peurs, ses pulsions, ses angoisses, son goût de la nostalgie et ses interdits. »

La Tour Eiffel : entre cinéma touristique et vengeance symbolique

Symbole bien connu de la capitale française, l’ouvrage de Gustave Eiffel apparaît dans une centaine de films américains. « C’est le cliché par excellence ! Un simple plan, même rapide, du monument permet de situer la scène… On est dans le Tour Operateur. » Car Paris est l’une des principales capitales du tourisme de masse américain, ce qui n’est pas sans répercussions sur la manière dont Hollywood se représente la ville. Et quand ils s’extirpent des images touristiques, les cinéastes américains aiment parfois bousculer le symbole… C’est notamment le cas dans La Grande course autour du Monde, réalisé par Blake Edwards en 1965, où la Tour Eiffel finit par être détruite. Ce que l’on retrouve également en 2009, dans G.I Joe, le réveil du Cobra.

« Il y a une recrudescence de ce type de scène depuis les attentats du 11 septembre. C’est une sorte de sadisme, comme si les Américains voulaient punir la France qui a condamné la guerre en Irak… ou alors se moquer d’eux-mêmes, capables d’attaquer jusqu’à leurs alliés. »

Montmartre, son Moulin Rouge, ses filles, ses pavés…

C’est sans doute le quartier qui provoque le plus de fantasmes… « C’est le Paris des années 1890, de la Belle Epoque, du French CanCan, du Moulin rouge… » Un Paris qui représente encore bien plus que ce seul quartier : la nostalgie d’une époque où s’est inventée la culture, l’art moderne… Un Paris dont les cinéastes américains ont commencé à s’emparer à l’après-guerre, avec la comédie musicale Un Américain à Paris, réalisé en 1951 par Vincente Minelli, à une époque où la capitale française était encore extrêmement magnifiée dans le cinéma américain.

Moulin Rouge, de Baz Luhrmann

« La rupture se fait à partir du milieu des années 1950, quand les Américains viennent enfin tourner à Paris, que les films se colorent et deviennent légèrement plus réalistes. » Si les clichés ne disparaissent pas, la période de la Nouvelle vague instaure une manière plus réaliste de filmer. C’est par exemple l’époque de Charade, avec Audrey Hepburn dans le rôle principal.

Le mythe de la "Parisienne"

Souvent brune, « piquante », élégante, d’une beauté différente de celle de l’Américaine plus « sportive », représentant à la fois la « frivolité aguichante » et «la candeur », la Parisienne telle qu’Hollywood la conçoit est en réalité un cliché inventé par la littérature française du XIXe. « C’est une création de la culture urbaine, et le cinéma américain s’en est emparé dès les années 1920, à travers Ernst Lubitsch (‘Sérénade à trois ‘) et Charles Chaplin (‘L’Opinion Publique’), entre autres. »

Audrey Hepburn dans Charade | Photo DR

La Parisienne est « celle qui n’est pas de chez nous », elle d’ailleurs généralement incarnée par des actrices américaines proches de la culture française : Audrey Hepburn, Leslie Caron, Danielle Darrieux, Claudette Colbert…
Le mythe de la Parisienne, n’est cependant pas sans rapport avec ce lien inaltérable que nombre d’Américains nouent entre Paris et… l’amour. « Pendant longtemps, le cinéma américain a été marqué par un grand puritanisme. Il est aujourd’hui toujours très moral. C’est pourquoi on lie souvent Paris à l’interdit. On y filmait ce que l’on ne pouvait pas filmer aux Etats-Unis. Paris permettait une certaine fantaisie sentimentale… sinon érotique. »

De l’ignorance des cinéastes américains

« La plupart des réalisateurs américains ne connaissent pas Paris, ils sont davantage concentrés sur eux-mêmes, notamment ceux de ‘Rush Hour 3’, ou même du ‘Da Vinci Code’. » Résultat : les films qui tombent le moins souvent dans les clichés sont généralement ceux de réalisateurs européens connaissant bien la France. C’était notamment le cas d’Ernst Lubitsch, né à Berlin. Les films de Roman Polanski figurent aussi parmi les plus réalistes.

Parmi les réalisateurs américains collant le moins aux clichés on retrouve Woody Allen, Martin Scorcese et Quentin Tarantino, « tout simplement parce qu’ils connaissent mieux la ville, et sont généralement très intéressés par le cinéma français qui tombe bien évidemment moins dans les mythes. »
« Il y a le Paris de Paramount et le Paris de la MGM. Et puis bien sûr le vrai Paris. » Ainsi parlait Ernst Lubitsch qui a situé nombre de ses films à Paris sans jamais y avoir tourné un plan !

> Exposition Paris vu par Hollywood, du 18 septembre au 15 décembre 2012.

 

Article initialement publié le 14 mai 2012.
 

 

  1. 1. Antoine de Baecque est commissaire de l’exposition du même nom qui aura lieu à l’Hôtel de ville du 17 septembre au 15 décembre prochain, et a dirigé l’ouvrage "Paris vu par Hollywood", à paraître également en septembre 2012.
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