Hallucinations

jeudi 16 févr. 2012 | Fabien Randanne

Morne semaine de sorties. Les hallucinations sont sur les écrans, pas dans les yeux des spectateurs.

« Pincez-moi, je rêve ! » Si vous allez voir La Dame de fer1, il y a de fortes chances pour que vous sollicitiez ainsi les pouce et index de votre voisin de siège. Hagiographique, ce biopic consacré à Margaret Thatcher l’est assurément. Qu’elle fût la femme la plus détestée du Royaume-Uni ne saute pas aux yeux. La question irlandaise, les grèves des mineurs, les émeutes de 1981, sont survolées ou évoquées furtivement par des images d’archives. A peine de quoi ébaucher un exposé de niveau lycée sur Miss Maggie. Le scénario d’Abi Morgan propose une lecture globalement positive des onze ans que Thatcher a passé au 10 Downing street, entre 1979 et 1990.

Sa « révolution conservatrice » aura causé des dommages collatéraux sur le peuple mais l’économie britannique se sera redressée. « Les générations futures me remercieront », confie, en substance, la Margaret de fiction. L’ascension vers le pouvoir de cette fille d’épicier à la voix de crécelle, qui devint la première femme à la tête du gouvernement d’une nation occidentale, semblait taillée pour le cinéma. Mais dans La Dame de fer, ce sont les images symboliques (un tailleur bleu parmi les costumes noirs) et les petites phrases qui retiennent l’attention.

L’interprétation de Meryl Streep, Margaret Thatcher plus vraie que nature, n’est pas en cause – même si elle peut agacer les réfractaires aux compositions "musée Grévin" lorsque le maquillage camoufle le jeu d’acteur, le confinant à un rôle d’imitateur. En revanche, on peut être dérangé par le choix que fait le scénario d’angler le récit sur la Thatcher des années 2000 se remémorant son passé. La caméra de Phyllida Lloyd fantasme autour de la sénilité actuelle de la vieille dame, se concentre bien trop sur la difficulté qu’elle éprouverait à faire le deuil de son mari mais délaisse ce parti-pris du portrait imaginaire lorsqu’elle évoque les moments passés. On aurait aimé moins de divagations sur les hallucinations de mamie Thatcher et davantage de réflexion sur le parcours hallucinant de l’Iron Lady.

« Pincez-moi, je rêve ! » C’est sans doute ce que pense Marie lorsqu’elle se réveille un matin sans aucun souvenir des quinze dernières années. Un enfant ? Un mariage ? Un appart’ avec vue sur la Tour Eiffel ? Alors que quelques heures plus tôt elle s’endormait dans les bras du mec pour lequel elle a eu un coup de foudre !?! Marie ha-llu-cine ! Le spectateur aimerait en faire autant mais le pitch prometteur s’essouffle bien vite. La Vie d’une autre2 aurait pu faire un film fantastique réussi, tout en inquiétante étrangeté, mais c’est une comédie ratée, toute en bizarrerie calculée. Ou un drame sur la passion qui s’effrite dans le couple et transforme les amoureux d’hier en parfaits inconnus, on ne sait pas trop. On se demande ce que Mathieu Kassovitz, prompt à fustiger le manque d’ambition et d’imagination du cinéma français, a trouvé de terriblement créatif dans ce projet.

Une fois n’est pas coutume, c’est vers un film sorti la semaine passée et non traité dans la précédente chronique qu’il est conseillé de diriger vos yeux. La Taupe3 de Tomas Alfredson (auteur, en 2009, du génial Morse), est un grand film. Adapté du roman éponyme de John le Carré, il s’impose comme un classique instantané du cinéma d’espionnage. L’histoire : en pleine Guerre froide, l’agent Smiley doit débusquer la taupe installée à la tête des services secrets britanniques. Il faut se laisser happer par la langueur du film et ne pas se déconcentrer – car si l’intrigue n’est pas compliquée, la structure est complexe. Parfait film d’atmosphère, suintant la paranoïa et une certaine mélancolie, La Taupe est, en quelque sorte, une œuvre qui se mérite. Et en un sens, proprement hallucinante.

  1. 1. La Dame de fer, Grande-Bretagne, France, 2011, réalisé par Phyllida Lloyd (1h44).
  2. 2. La Vie d’une autre, France, 2011, réalisé par Sylvie Testud (1h37).
  3. 3. La Taupe, Grande-Bretagne, France, Allemagne, 2011, réalisé par Tomas Alfredson (2h07).
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