Gregos, derrière le visage

mardi 17 sept. 2013 | Dorothée Duchemin

Il colle son propre visage, moulé dans le plâtre, sur les murs de la ville. Des oeuvres en trois dimensions qui jaillissent des façades. Rencontres inattendues au gré des déambulations urbaines avec les autoportraits d'un artiste qui veut laisser sa trace, Gregos. Pour sa toute première expo solo, il lâche l'autoportrait pour le portrait. A partir du 17 septembre à la galerie ligne 13, ce ne sont plus ses propres mimiques qui seront exposées mais celles d'artistes auxquels Gregos rend hommage. Il fait entrer les autres dans sa danse. Exploration des matières, recherche des formats... une habitude est, elle, toujours bien présente, faire de chaque visage le miroir des émotions. En juillet dernier, nous avons rencontré Gegos chez lui. Nous avions gratté le masque, pour découvrir l'artiste derrière le visage. Portrait. 

On reconnaît tout de suite le nez légèrement épaté et dessous, les sillons marqués vers la bouche. Au-dessus des yeux, les fines ridules. On l’a vu mille fois, dans les rues de Paris, jaillir d’un mur, au détour d’un boulevard et nous prendre par surprise. Lui, c’est Gregos, aka Grégory Bouctot. Celui qui depuis 2006 colle son propre visage sur les murs de Paris. Des visages en trois dimensions qui semblent appartenir à un passe-muraille. Une drôle de sensation, on est persuadé que le reste du corps est quelque part. Derrière le mur ou même à l'intérieur. « D’abord, je collais au "Ni clou ni vis". Aujourd’hui, je colle avec une colle polymère bien plus résistante. A tel point que les voleurs doivent aussi arracher un bout de mur pour ne pas casser le visage. » Il s’en fiche complètement qu’on le vole. « C’est le jeu, c’est la rue. Ça prouve que ça plait et au moins ça nettoie un peu les murs de Paris. » Il semble discret, même un peu timide. Mais dix minutes après notre arrivée, il lâche : « Je n’aime pas coller sur un mur où se trouvent déjà plein d’artistes. Ça me noie dans la masse. J’aime les murs vierges. »

C’est dans son appartement du 18è arrondissement qu’il nous a donné rendez-vous. Un endroit agréable où se trouve aussi son atelier. Une chienne joueuse nous accueille. Au sol, des jouets d’enfant. Timothée a aujourd’hui 3 ans. A chaque fois que son père se déplace sans lui dans une ville pour coller ses visages, il se fait tatouer le prénom de son fils avec la ville et la date. Depuis sa naissance, Gregos est parti coller ses visages à Athènes, Berlin et Los Angeles. On boit un café. Sur l'arrière de son téléphone, un dessin signé FKDL, l'un de ses copains de la scène parisienne du street art. Nous lui demandons de pousser un peu la voix pour être certain de l'entendre sur l'enregistrement. 

Les voyages initiatiques

Avant 2006, la rue, il la connaissait déjà bien. A la fin des années 80, il fait son premier tag avec ses potes du lycée de Goussainville dans le 95. « Je voulais laisser ma signature. C’était aussi une manière de marquer notre territoire. » A l’époque, son blaze, c’est Rob.C. « Je ne faisais pas du tout de l’art. Et je ne pensais pas en faire. Ça n’a pas commencé à ce moment-là. » Non, ça a commencé à 10 ans, quand il a pris un couteau, un morceau de bois et a sculpté une chouette pour son père. « Il aimait l’art aussi, mais pour lui tout seul. Il ne m’a pas initié. » Après ça, la pulsion créatrice ne le lâche plus. Enfant, puis ado, il griffonne, essaie, tâtonne mais toujours dans son coin.

Durant sa période hip-hop, 501 bien large, casquettes et grosses baskets, il traîne avec sa tribu jusqu’au service militaire. Il y obtient son diplôme de conducteur poids-lourd. Ensuite il s’installe en couple, déniche un boulot. C’est en rentrant de Grèce que le gamin qui a sculpté la chouette est titillé. « Là-bas, il y a beaucoup de sculptures, de statues, beaucoup de belles œuvres. Ca m’a fasciné. En rentrant, j’ai eu envie de m’y mettre. J’ai acheté un pack de 25 kg de terres, des outils et j’ai appris à sculpter. J’ai beaucoup travaillé. » Ses potes l’appelaient déjà Gregos. Quand il rentre de Grèce, ils ajoutent même Neopoulos au sobriquet. Quand il prend un nom d’artiste en 2006, il garde le diminutif Gregos.

2003, nouveau voyage. Aux Etats-Unis cette fois. Il poursuit sa recherche. « J’ai suivi ma compagne à Boston qui devait y aller pour sa thèse. J’avais du temps à tuer alors j’ai beaucoup peint. » De retour en France, comme pour la Grèce, il tente une nouvelle expérience : le moulage de son propre visage. D’abord un prototype, en argile, puis le moule, en plâtre. Et près de 20 ans après son premier tag, le voici qui laisse de nouveau sa trace dans la rue, villa Guelma dans le 18ème. Sa première expression est la moquerie, le visage tire la langue. Et c’est d’abord un coup de gueule qu’il veut passer, contre une bande de jeunes étudiants de l’école de musique à côté. Sous ses fenêtres, ils l’empêchent de dormir, les éclats de voix résonnent. « Plutôt que de leur gueuler dessus, j’ai collé ma gueule là où ils squattaient. » C’est en collant le deuxième visage qu’il retrouve le goût de l’adrénaline. « J’avais déjà préparé la colle sur le visage, j’ai fait ça super vite, de nuit. » Et puis avec Sarkozy au pouvoir, le coup de gueule s’est intensifié. L’année suivante… Sarko est toujours là. Gregos continue à pousser ses coups de gueule. Un an plus tard, il commence à peindre ses visages.

Faire parler les visages 

La même année, il réalise, que ce n’est pas rien ces visages qui giclent des murs. « J’avais collé un visage aux Abbesses et je suis resté voir ce qui se passait durant ¾ d’heure. Beaucoup de gens s’arrêtaient pour le prendre en photo, pour interagir avec lui. C’est là que ça a vraiment commencé. » Après avoir laissé sa première trace à la fin des années 80, c'est maintenant avec son propre visage qu'il laisse une marque de son passage. 

De nouvelles expressions apparaissent. La joie, « quand j’ai appris que j’allais être papa. » La colère, face à un monde qui va mal. La douleur aussi. Et le baiser, « j’ai vu tellement de gens embrasser le visage que j’ai eu envie de leur rendre leur baiser. » Le dernier, c’est la tristesse. « ça n’a rien à voir avec ma vie. Mais cette année, on est plombé. Je sens que ça va mal. »

En l’écoutant, on se rend compte que l’interaction occupe une place primordiale dans son travail. Comme pour beaucoup d’artistes qui travaillent dans la rue, on trouve bien sûr l’interaction entre l’œuvre et le mur, ou la plaque de la rue ; avec l’environnement immédiat. Souvent aussi, le visage répond à une actualité. Il existe ensuite grâce aux réactions qu'il suscite. Gregos reste en embuscade, attendant que les gens s'approchent. Il prend des photos, qu’il conserve précieusement. « La photo sert à laisser une trace. C’est une archive. » La trace, une douce obsession. 

La galerie pour rester dans la rue

Au coin d’une rue, observant son visage, en retrait, il aime être spectateur. « C’est un jeu avec les gens. C’est important pour moi cette interaction, ça fait vivre les visages. »

L’artiste est aussi dans la rue pour porter un message. « Je n’aime pas ce mot. Mais un artiste de rue porte toujours une revendication. » Et la revendication commence déjà par la simple réappropriation de l’espace urbain.

Ça marche bien pour lui. Voici deux ans, il a pu laisser tomber son travail de chauffeur-livreur. Il peint et vend ses toiles en galerie. Un visage de plâtre est incorporé dans chacune des œuvres. « Le visage est partout, c’est ma marque de fabrique. » Les fâchés qui dénoncent l’entrée du street art dans les galeries ? « Le street art n’est pas une mode, c’est le dernier mouvement artistique, le premier du 21è siècle. Et oui, c’est aussi un marché. » Son travail en galerie lui permet de vivre, et de continuer à arpenter Paris, les visages dans le sac à dos, prêt à être collés. « J’aime Paris la nuit, il s’y passe des choses qu’on ne voit pas le jour. Je suis tranquille, sur mon scooter. J’aime l’ambiance, les sensations et j’aime y prendre des photos. »

Ces jours-ci il a collé son cinq-centième visage à Paris. Dans le monde, il a collé dans près de 1 000 lieux différents. 1 000 lieux et encore plus de visages moqueurs, rieurs, tristes ou en colère. Il fouille sa créativité depuis qu’il est gamin – « j’ai aussi commencé avec les châteaux de sable » - et poursuit la recherche. Un jour, il moule une nouvelle expression. L’autre, il travail une nouvelle matière. Sa dernière création sort de la fonderie de la Plaine-Saint-Denis. « Je ne suis pas arrivé au bout. Et je n’ai pas envie qu’il y ait de bout. J’ai envie que ça continue et ça continuera de toute façon, même si je ne vends plus. »

> GREGOS, Délits de Faciès, du mardi 17 septembre 18 heures jusqu'au 18 octobre 2013 à la Galerie Ligne 13, 13, rue de la Condamine, Paris 17.

Article initialement publié le 31 juillet 2013.

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