"A Girl at my Door", tendrement sulfureux

mardi 4 nov. 2014 | Marco Pierrard

Intéressant

Une jeune commissaire de police se retrouve mutée dans un petit village et prend sous son aile une jeune fille maltraitée par ses proches. Pour son premier long métrage, July Jung affronte de face de nombreux tabous dans un film aussi touchant que dérangeant et au scénario très efficace.

Young-Nam (Donna Bae), jeune commissaire de Séoul, est mutée d’office – pour une mystérieuse raison – dans un petit village de pêcheurs de Corée et se retrouve vite isolée dans ce monde rural machiste où elle doit s’imposer pour faire valoir son autorité. La situation se complique d’autant plus quand Do-hee (Sae-ron Kim), une enfant solitaire au comportement étrange, vient se réfugier une nuit chez elle. En voulant protéger la jeune fille maltraitée par son père et sa grand-mère, la commissaire se retrouve dans une situation délicate, personne ne semblant vouloir briser la loi du silence autour de ce père violent, personnage influent dans la communauté. Pour se venger, celui-ci va découvrir et révéler l’homosexualité de Young-Nam qui va se retrouver à son tour accusée d’actes déplacés sur la jeune fille.

A Girl at my Door © Pinehouse Films / CJ Entertainement / Epicentre Films

Douce ambigüité

Lorsque la commissaire décide de porter secours à Do-hee, elle comprend très vite qu’elle va devoir affronter de lourds secrets familiaux, ceux dont on ne parle pas en public. Attendrie par la détresse de la jeune fille, Young-Nam décide de l’accueillir chez elle, sachant qu’elle va à l’encontre des règles de prudence établies lors de telles situations. Quand Yong-Ha, le père violent de Do-hee, découvre l’homosexualité de la policière lors d’une visite de son ancienne petite amie au village, il décide d’instrumentaliser cette nouvelle pour se venger de celle qui lui a retiré sa fille. Un climat de suspicion délétère s’installe, d’autant plus que la jeune Do-hee, fragile et perturbée, a une attirance ambigüe pour sa sauveuse, oscillant entre relation maternelle et un attachement amoureux trouble. Le piège des préjugés se referme alors sur Young-Nam, accusée d’abus sur la jeune fille qu’elle tente de protéger, rendant le film plus complexe et sulfureux, donc captivant. A Girl at my Door évoque de nombreux sujets tabous : maltraitance, inceste, homosexualité, exploitation des sans-papiers… Tous ces sujets sensibles sont traités avec intelligence et subtilité, dans une retenue loin du grand déballage mélodramatique qu’ils auraient pu inspirer. Habile, le scénario mêle ces thématiques sans alourdir le propos, en les intégrant naturellement au fil du récit. Le lien entre cette gamine sans repère et la commissaire, elle-même en prise avec son propre démon – l’alcool – est touchant car il reste fragile, menacé par une instabilité permanente. À la fois tendre et mal définie, la relation entre Young-Nam et Do-hee est montrée dans toute sa complexité, donnant au film une profondeur envoûtante.

Casting brillant

Pour incarner la jeune commissaire, la réalisatrice a choisi Doona Bae, la star féminine du cinéma en Corée du Sud. Celle-ci a déjà joué par deux fois pour le réalisateur Bong Joon-ho dans la comédie Barking Dogs Never Bite (2000) et le film "de monstre" The Host (2006) ainsi que pour Park Chan-Wook dans Sympathy for Mr. Vengeance (2002). L’actrice a également marqué de sa présence magnétique des films à l’étranger en interprétant le rôle d’une poupée gonflable prenant vie une fois le soleil couché dans le troublant Air Doll (2009) du japonais Hirokazu Kore-eda, ou encore en jouant dans l’épique Cloud Atlas (2012) de Andy et Lana Wachowski et Tom Tykwer. Elle excelle ici dans ce rôle de représentante de la loi mal dans sa peau, à la fois forte et fragile. Face à elle, Kim Sae-ron – tout juste 14 ans – est impressionnante dans le rôle de la jeune fille maltraitée, elle est à la fois vulnérable et par moment inquiétante. Lumineuse, elle porte également en elle la rage d’un animal blessé pouvant s’exprimer de façon très inattendue, y compris en se retournant contre ceux qui veulent lui venir en aide. Sae-Byeok Song, qui joue le père incontrôlable, complète cette galerie de personnages complexes et subtiles, magnifiquement interprétés.

July Jung signe un premier long métrage surprenant, autant émouvant que dérangeant. Avec son scénario terriblement efficace sublimé par des acteurs excellents, A Girl at my Door – présenté dans la sélection Un certain regard du dernier Festival de Cannes – est une belle surprise qui donne envie de suivre de près les prochains projets de la réalisatrice.

 

A Girl at my Door (Dohee-Ya), réalisé par July Jung, Corée du Sud, 2014 (1h59)

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