"A Ghost Story", vis ma vie de spectre

jeudi 21 déc. 2017 | Marco Pierrard

Très bon

Le fantôme d'un homme de retour auprès de sa femme en deuil constate qu'il est condamné à regarder, impuissant, le monde continuer sa marche inéluctable, sans lui. Déstabilisant, A Ghost Story est un film où l'effroi n'est pas provoqué par le fantôme mais par ses états d'âme : interrogation tardive sur le sens de la vie, le deuil et l'amour. Une œuvre hors du temps, d'une beauté aussi hypnotisante que perturbante.

C (Casey Affleck) et M (Rooney Mara) forment un couple amoureux que le destin vient cruellement séparer. Décédé dans un accident de voiture, C se réveille à la morgue et, couvert d'un simple drap blanc, rejoint sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu'il partageaient encore récemment. Le fantôme se rend rapidement compte que sous cette forme spectrale qui est désormais sienne il ne peut interagir avec sa bien aimée. Le temps n'ayant plus aucune prise sur lui, il se retrouve condamné à n'être que le simple spectateur d'une vie qui continue sans lui, jour après jour, année après année… Alors que sa femme et leur histoire commune lui échappent progressivement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage temporel vertigineux, en proie à des questionnements sur les mystères de l'existence.

A Ghost Story © A24 Films

Ceci n'est pas un film de fantôme

Un couple qui s'aime, un décès tragique et l'homme qui revient auprès de sa femme sous forme d'un spectre… À première vue, A Ghost Story réunit tous les ingrédients pour être si ce n'est un remake du moins une version "cinéma indépendant" de son lointain cousin Ghost (1990) : y retrouver une scène similaire au mythique apprentissage de la sculpture sur terre glaise ne serait a priori pas étonnant. Que le spectateur se ravise, le nouveau film de David Lowery qui réunit devant sa caméra Casey Affleck et Rooney Mara déjà partenaires dans Les amants du Texas (2013) n'est pas ce genre de film, il n'est d'ailleurs pas un "film de fantôme". Inspiré par le déménagement du réalisateur et de sa femme de leur maison, le film interroge ces liens invisibles, souvent indicibles, qui nous rattachent à un lieu. Pourquoi est-il parfois si difficile de lâcher prise et d'accepter la perte ? Une réflexion qui s'étend au-delà des biens matériels empreints d'une émotion particulière aux êtres aimés.  Avec un scénario brillant qui dévoile peu à peu sa profondeur, A Ghost Story prend le contre-pied de ce que l'on attend du fantôme qui revient auprès de celle qu'il aime. Réflexion sur le deuil, l'héritage et le sens de l'existence, cette œuvre singulière fait réfléchir sans tenter d'imposer de grand discours et encore moins de grands effets de réalisation. Quant aux effets spéciaux dont les films fantastiques sont friands, ils sont ici réduits au minimum, le fantôme étant Casey Affleck revêtu avec un simple drap blanc avec deux trous pour les yeux. Une façon de se faire oublier qui tombe à pic pour l'acteur par ailleurs pris dans la tornade de l'affaire Weinstein.

C'est justement ce côté dépouillé, jouant avec les codes de l'imaginaire des fantômes dans sa plus simple expression, qui donne à la nouvelle réalisation de David Lowery toute sa poésie et son ambiance envoûtante. La subtilité de ce drame fantomatique n'est pour autant pas forcément facile d'accès : il faut reconnaître que le film débute lentement — très lentement — et l'ennui peut décourager le spectateur assez impatient. Le cinéaste n'hésite pas à étirer en longueur des scènes, comme celle où la veuve éplorée mange une tarte. Oui, Rooney Mara qui mange de la tarte, énormément de tarte, pendant de longues minutes sous le regard impuissant de son amoureux de fantôme. Une scène qui est à la fois interminable et sublime sur ce qu'elle dit de l'état d'abattement après un deuil. La perception du temps est au cœur du récit et la façon dont il est traité permet de rentrer dans la perception du fantôme pour qui l'éternité semble une condamnation, spectateur d'un monde qui évolue sans lui.

A Ghost Story © A24 Films

À la recherche de temps perdu

Drame avec un fantôme — plutôt que "film de fantôme", A Ghost Story ne rentre pas dans la catégorie des films d'horreur ou d'épouvante à moins que l'on considère le supplice de cet homme caché désormais sous un drap blanc qui ne peut qu'assister impuissant à une réalité qui lui échappe. Cette "vie" spectrale après la mort où nous serions invisibles pour les vivants, piégés pour l'éternité et devant laisser partir nos proches sans pouvoir interagir avec eux a tout d'un cauchemar. Cette solitude infinie notre fantôme impuissant la découvre en constatant que le temps n'a plus de prise sur lui. Le cinéaste laisse d'ailleurs très peu d'indices sur ce temps qui passe : les minutes paraissent longues puis, en un clin d'oeil, ce sont des mois, des années, des décennies voire des siècles qui passent en un instant et notre fantôme est encore là, toujours là, incapable de quitter ce lieu qui fut son foyer. Cette conception vertigineuse du temps entraîne le spectateur dans une réflexion sur la vie à travers les sensations du spectre. A Ghost Story est un voyage sensoriel subtil qui fait ressentir au spectateur l'incommensurabilité de la vie plus qu'il tente de la définir. Devant le calvaire silencieux de notre fantôme on en vient à se demander s'il peut mettre fin à ce voyage éternel : peut-il se suicider dans la mort pour enfin mettre un terme à cette existence devenue vide de sens ? Car une fois les êtres aimés disparus à quoi sert-il d'être encore conscient dans un monde qui n'a plus besoin de vous ? Avec son fantôme recouvert d'un drap blanc malgré tout expressif et une bande son envoûtante signée Daniel Hart, David Lowery réussit à créer du sens et de l'émotion, sans jamais imposer de grande vérité. Les moments de silence, en dehors du temps, les bouts de "rien" qui accompagnent ce fantôme solitaire permettent, au final, d'appréhender ce qu'est la vie.

Film de fantôme d'une subtilité et d'une originalité remarquables, A Ghost Story suit le destin d'un spectre bien au delà de sa propre histoire et tente d'y trouver un sens, embarquant le spectateur dans une quête aussi poétique que fascinante. Et tout ça avec un simple drap blanc.

> A Ghost Story, réalisé par David Lowery, Etats-Unis, 2017 (1h32min)

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