Fraises en hiver ? Oust !

jeudi 5 mai 2011 | Dorothée Duchemin

Manger local, une pratique alimentaire qui a le vent en poupe. Après l’avènement de l’agriculture biologique, on veut aller plus loin en privilégiant les produits cultivés à côté de chez soi. Ceux qui s’y tiennent strictement, les locavores.

Dans le panier de Xavier, "le paysan du Marais", des pommes de terre, des oignons de Paris, de la mélisse, de la salade, une botte de poireaux. Il devait y avoir des carottes, mais ce matin-là, son producteur n’en avait plus. Elles ont été remplacées par des navets. Xavier Guille est locavore et créateur de LocalBioBag. Deux fois par semaine, les mardi et vendredi, il passe chercher les fruits et légumes d’un producteur biologique de Cergy (Val d'Oise). Dans la journée, il les livre dans les sept points de distribution qu’il comptabilise, six à Paris, un au Pré-Saint-Gervais. Il n’en avait qu’un voici un an, quand il a débuté.

Locavore, un mot barbare ? Le locavore pratique le locavorisme. Le terme a fait son entrée dans le dictionnaire français en 2010. 2007 aux Etats-Unis, où la pratique est née au début des années 2000. Celle-ci consiste à se nourrir avec des denrées produites dans un périmètre inférieur à 200 kilomètres. Hors de question de boulotter des fraises en décembre et de se goinfrer de chou Romanesco en février ! Le locavore respecte les saisons.

Eliminer les intermédiaires

« Il n’existe pas de normes strictes. L’idée est de favoriser autant que possible les produits locaux », explique Anne-Sophie Novel, locavore, auteure du guide du locavore et fondatrice du site Ecolo-info. Les fruits et légumes, des œufs, parfois de la viande ou du poisson, des produits le plus souvent issus de l’agriculture biologique et acheminés dans les assiettes via un circuit court (pas plus d’un intermédiaire entre le producteur et le consommateur).

Jusqu’au-boutiste ou pas, l’important est d’entrer dans une logique de réflexion par rapport à ce que l’on consomme. D’ailleurs, il n’existe pas de profil-type du bon locavore. Il n’est pas forcément écolo, militant, éleveur de chèvres ou mangeur de graines. « Il y a beaucoup de portes d’entrée. En France, il existe une culture du terroir très forte. Parfois, on est même locavore sans le savoir, ni y avoir réfléchi. » Le locavore l’est par posture idéologique, écologique, éthique, tout simplement par amour d’une nourriture saine, ou encore par souci d’économie.

L'exception Marco Polo

Quid du thé et du café, de ces denrées exotiques et qui font partie de notre quotidien ? Le locavore n’est pas rigide, il s’offre les exceptions Marco Polo. « Des produits qui viennent de loin mais qu’on a toujours consommés. On peut en conserver un ou deux dans son alimentation », conseille Anne-Sophie Novel. D’ailleurs, depuis qu’elle est locavore, elle a assoupli son régime : « Au bout de trois mois de régimes stricts, je me suis rendue compte que les denrées les plus périssables devaient provenir des productions locales mais pour les denrées qui se conservent, on peut élargir le cercle d’approvisionnement. Dans ce cas, il faut se renseigner pour favoriser le commerce équitable. » Une philosophie plus qu’une pratique alimentaire rigide.

Très souvent, les locavores sont organisés au sein d’une Amap, association pour le maintien d’une agriculture paysanne. Il en existerait environ 2000 actuellement en France. Pour fonder une Amap, il faut des consommateurs et un producteur. Les premiers ne veulent pas de produits qui ont fait sept fois le tour de la Terre et sont passés par quarante intermédiaires pour tomber dans leurs assiettes. Ils veulent du local, du bon et du bio. Et ils sont prêts à se mobiliser pour obtenir les fruits et légumes de leur rêve. Le producteur leur fabrique leur rêve et est assuré d’avoir des débouchés pérennes pour ses produits ; car dans les Amap, on s’engage sur plusieurs mois, souvent un an. Des droits et des devoirs de chaque côté.

Encore faut-il avoir l’esprit associatif. Pour les sauvages, ceux qui n’ont pas le temps, ceux qui ne veulent pas prendre le temps, que faire ? C’est pour eux que Xavier a monté son affaire. Avant tout, il insiste : « Sans les Amap et ces gens prêts à s’investir pour soutenir l’agriculture locale et biologique, beaucoup de producteurs n’auraient pas pu se convertir. C’est grâce à eux que le bio progresse en France ». "Le paysan du Marais" est très flexible. La veille, il enregistre les commandes jusque tard dans la soirée. Ici aucune obligation, on vient quand on veut, on ne paie pas à l’avance, on peut composer son propre panier.

Les Amap, parfois contraignantes

Cécile fait son entrée à la Belle Hortense, en plein cœur du Marais. La jeune femme blonde vient chercher son panier, une trottinette sous le bras. On la questionne sur les raisons de sa présence. « Je viens occasionnellement. Je passe ma commande la veille et viens récupérer mon panier à la sortie du travail. C’est très pratique cette flexibilité ». Pourquoi n’adhère-t-elle pas à une Amap ? « A cause de ma façon de vivre, c’est trop contraignant. » Anne-Sophie Novel reconnaît qu’il faut faire un effort mais rapidement, on trouve ses marques : « Ça demande du temps, de l’investissement et de l’organisation. Il faut quand même changer ses habitudes et prendre le temps de cuisiner. Mais une fois qu’on a trouvé ses producteurs, son Amap, son marché, c’est très simple ».


Xavier Guille a vu juste, pour cette citadine en tout cas. Elle ne doit pas être la seule car les demandes vont bon train. L’homo sapiens sapiens, urbain et pressé, aime les services à la carte. Mais s’ils ne viennent pas toutes les semaines, Xavier rencontre chaque semaine de nombreux habitués.

Ça ne coûte pas plus cher de bien manger !

On peut aussi s’intéresser aux salades de Xavier pour raisons économiques. Anne-Sophie Novel évoquait plusieurs raisons de manger local. L’une d’elle, c’est le porte-monnaie. « Avec la crise, la pratique s’est développée. Ça ne coûte pas plus cher et au moins, on n’est pas sollicité par toutes les cochonneries et produits préparés. » D’ailleurs, l’homme du localbiobag confirme. « J’ai un point de vente Porte de Champerret, dans une zone HLM. Et beaucoup de gens viennent me chercher un panier. Ils paient seize euros, ils savent ce qu’ils ont pour cette somme et n’achètent rien d’autre. »

Xavier ne veut pas s’en tenir là. Il travaille avec Xavier Denamur, créateur des Vrais Etats généraux de la restauration et propriétaire de cinq restaurants dans le quartier du Marais, dont La Belle Hortense et Les Philosophes. Les deux Xavier se sont mis d’accord et le locavore a réussi à faire rentrer dans la carte du deuxième une petite partie de produits locaux et issus de l’agriculture biologique. « Il est temps que les restaurateurs s’engagent aussi dans le bio comme les citoyens qui se sont groupés en Amap pour défendre la culture et assurer des débouchés pérennes aux producteurs. » L’affaire ne marche pas vraiment comme il voudrait. Les restaurateurs sont frileux et c’est moins cher à Rungis. Xavier Guille espère une prise de conscience de leur part mais se concentre désormais davantage sur les particuliers, visiblement beaucoup plus prompts aux changements.

Cécile repart trottinette dans la main gauche, sac en papier recyclé débordant de feuilles vertes, dans l'autre. Epanouie, autant que ses légumes.

 

> Chiffres de l’agriculture biologique en France pour l’année 2009 (source Agence Bio) :
- 3769 nouveaux producteurs ont engagé la conversion.
- 16 446 producteurs au total.
- Total de 3,14 % des exploitations bio.

 

Le guide du locavore : pour mieux consommer localAnne-Sophie Novel, Eyrolles, coll. « Femininbio.com », avril 2010.

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