Falstaff, le sublime mashup shakespearien d’Orson Welles

jeudi 23 juill. 2015 | Marco Pierrard

Chef-d'oeuvre

Film préféré du cinéaste, le Falstaff d’Orson Welles ressort en salles en version restaurée. Une belle occasion de (re)découvrir ce tendre chef-d’œuvre qui occupe une place à part dans la filmographie du maître.

Au début du XVe siècle, Lord Bollinbroke devient roi d’Angleterre sous le nom de Henry IV (John Gielgud) après le meurtre de son cousin Richard II. Du haut de son trône, le souverain voit d’un mauvais œil la conduite de son fils, Harry (Keith Baxter), prince de Galles et héritier de la couronne. Peu intéressé par les affaires du royaume, le jeune prince passe son temps à boire et à s’amuser dans des tavernes mal famées en compagnie d’une bande de voleurs de grand chemin peu fréquentables, et notamment de son inséparable ami, le truculent Falstaff (Orson Welles). Quand il apprend qu’une rébellion s’organise, Harry décide de mettre de côté sa vie dissipée pour regagner la confiance de son père. À la tête des armées du royaume, le prince de Galles écrase rapidement la révolte. Mais pour devenir roi il devra également sacrifier ses amitiés gênantes, à commencer par celle qui le lie au facétieux Falstaff.

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Un patchwork admirable

Familier de l’œuvre de Shakespare depuis son plus jeune âge, Orson Welles a maintes fois adapté l’œuvre du célèbre auteur anglais : d’abord au théâtre, puis à la radio et enfin au cinéma (lire nos articles sur Macbeth et Othello). Des adaptations pour lesquelles le cinéaste n’hésite pas à raccourcir les répliques – voire à les mettre dans la bouche d’un personnage différent – tout en respectant l’esprit de l’œuvre. Une facilité à s’approprier la pièce d’origine qui prend ici des proportions inédites car dans ce film le pilier est John Falstaff (devenu Jack dans le film de Welles), un personnage secondaire présent dans trois pièces de Shakespeare (les 1ère et 2nde parties de Henri IV et Les Joyeuses Commères de Windsor). En plus de ces pièces, Orson Welles s’inspire également de Richard II et Henri V, du même auteur, et de la pièce The Chronicles of England de Raphael Holinshed. Mettez le tout dans le chapeau de magicien de Welles et vous obtenez l’intrigue de Falstaff, entièrement construite autour du turbulent compagnon de route du prince de Galles. Un tour de force scénaristique qui n’est pas le seul atout de ce film qui condense à lui seul toute la flamboyante maitrise cinématographique d’Orson Welles.

Le film préféré d’Orson Welles

En 1965, Orson Welles a 50 ans et il lui suffit d’exagérer son embonpoint naturel – comme il l’avait déjà fait sept ans auparavant pour La soif du mal – et de simuler quelques années supplémentaires pour se glisser dans l’accoutrement distendu du bon vivant Falstaff. Mais la proximité physique avec le personnage n’est pas la raison permettant d’expliquer pourquoi le cinéaste citait régulièrement cette adaptation de Shakespeare comme le film dont il était le plus fier. Tout d’abord, même s’il a été réalisé avec des moyens techniques et financiers limités, Falstaff n’a pas été, comme tant d'autres films réalisés par Welles, arraché des mains du metteur en scène pour être amputé de certaines séquences ou remonté derrière son dos. Comme pour Citizen Kane (1941) et quelques rares films dans son parcours tumultueux, ce que l’on voit sur l’écran est ce que le cinéaste avait en tête... et c’est grandiose ! La fameuse scène de bataille du film qui débute sur des chevaux et finit dans la boue démontre la prodigieuse habileté du cinéaste devant une table de montage. On retrouve dans cette histoire de trahison – thème récurrent dans l’œuvre d’Orson Welles – la quintessence de son cinéma. Pourtant ce Falstaff a une place à part dans la filmographie du metteur en scène.

Rythmé par les facéties du personnage haut en couleur incarné par Welles, le film s’aventure du côté de la comédie, bien plus qu’aucun autre de ses films. Une atmosphère festive qui permet un de ces jolis tours de passe-passe chers au cinéaste qui profite de la sympathie que l’on éprouve pour le bon vivant Falstaff pour retourner totalement notre échelle de valeurs, notamment morales. Se complaisant dans l’anarchie et les vices de tous genres, Falstaff  devrait nous inspirer de la répulsion, au tout du moins de la distance vis-à-vis de son mode de vie. Et pourtant, c’est lui qui, au final, incarne la fougue de la jeunesse – malgré son âge –, la générosité et l’innocence lorsqu’il se retrouve confronté à l’intransigeance du jeune prince devenu le roi Henry V. Dans cette scène, la plus bouleversante dans la filmographie de Welles, le cinéaste s’éternise sur le visage meurtri du vieil homme condamné à l’exil par celui qui était son compagnon le plus cher. Dans ce regard perdu dans le vide, partagé entre le dégoût et une infinie tristesse, il est difficile de ne pas penser à l’homme qui joue le rôle, maintes fois trahi et rejeté par un autre genre de rois, dont les trônes sont à Hollywood. Si Orson Welles aimait tant ce film et le personnage de Falstaff c’est qu’il ne comprenait que trop bien ce personnage banni du royaume.

Enfin restauré et bientôt en vidéo

Méconnu mais acclamé par les spécialistes du cinéaste comme l’un de ses meilleurs films, Falstaff, lauréat en 1966 du Prix du 20e Anniversaire du Festival de Cannes, est une pépite qui est longtemps restée difficilement accessible pour les cinéphiles et adeptes d’Orson Welles. En France, il a fallu longtemps se contenter d’un DVD espagnol avec une qualité sonore et visuelle médiocre pour découvrir le film. En 2005, un coffret DVD incluant Falstaff dans une version restaurée et remasterisée en haute définition aux côtés des films Le troisième homme (1949) et Le Procès (1962) a vu le jour, mais le film n’a jamais été commercialisé à l’unité et le coffret a vite disparu de la vente. Il a donc fallu attendre juin 2011 et la sortie du film chez le distributeur Films sans Frontières pour que l’œuvre soit accessible au plus grand nombre. À l'occasion du centième anniversaire du cinéaste, né le 6 mai 1915, les hommages se multiplient et son travail se voit accorder toute l’attention qu’il mérite. C’est – enfin – le cas de Falstaff qui a déjà bénéficié en juin d’une restauration et d’une sortie en blu-ray – selon les premiers retours très décevante – chez l’éditeur anglais Mr Bongo.

Le 22 juillet, le distributeur Films sans Frontières ressort le film en salles dans une version restaurée et remasterisée en HD. Selon les informations fournies par le distributeur, cette version est différente de la copie restaurée par Luciano Berriatúa et la Filmoteca Española présentée lors de la rétrospective Orson Welles à la Cinémathèque française cet été. Cette nouvelle copie, annoncée avec un son et une image supérieurs, fait saliver d’avance. Que ceux qui ne pourront pas admirer Falstaff dans une salle de cinéma près de chez eux se rassurent, le distributeur prévoit de sortir le film dans les prochains mois en DVD et Blu-ray (sans bonus a priori). Une bonne raison de patienter pour pouvoir comparer cette sortie en vidéo avec celle commercialisée par Mr Bongo et de faire un choix éclairé. Indisponible pendant des décennies, Falstaff peut bien attendre encore quelques mois avant de rejoindre, dans toute sa splendeur, votre vidéothèque.

La ressortie de Falstaff au cinéma est une occasion à ne pas rater de découvrir sur grand écran et en version restaurée ce brillant patchwork de Shakespeare par Orson Welles. Un chef-d’œuvre complet, à la fois grandiose et très personnel.

Il n’y a pas de bande-annonce pour la ressortie du film en France, celle qui est proposée ci-dessous a été réalisée par Mr Bongo pour la sortie de Falstaff en vidéo.

Falstaff (Campanadas a medianoche – Chimes at Midnight), réalisé par Orson Welles, France / Espagne / Suisse, 1965 (1h53)

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