Déconnecter, rien qu’une heure

mercredi 6 mars 2013 | Geoffrey Bonnefoy

Les veilleurs de Rennes proposent de poser votre regard sur la ville pendant une heure, à l’aube et au crépuscule. Les portables y sont persona non grata. Comprenez : il faut dé-con-nec-ter, pour profiter de l’instant présent. En 2013, l’idée d’être coupé du monde rien qu’une heure fait des heureux... et des grincheux. 

Accros au portable ? Et si vous passiez une heure sans, comment réagiriez-vous ? Depuis le 30 septembre dernier, les participants au projet des veilleurs de Rennes, imaginé dans le cadre du festival Les Tombées de la nuit, se confrontent à cette question, à l’heure où tout (ou presque) se tweet, se partage sur Facebook, se check-in, etc. Ce n’est pas le but premier du projet de Joanne Leighton, chorégraphe belge d’origine australienne, mais bien un effet collatéral qui illustre (un peu) la dépendance au téléphone mobile.

Un guetteur. | Photo Les Veilleurs de Rennes.

Ainsi, depuis le 30 septembre dernier, et jusqu’au 29 septembre 2013, 729 personnes se sont ou vont se relayés-er au sommet de la Chambre des métiers et de l’artisanat d’Ille-et-Villaine (pour les Rennais, c’est le bâtiment à l’angle du cours des Alliées et de la rue de l’Alma). Les veilleurs de Rennes proposent de veiller sur la ville au lever et au coucher du soleil, invitant les participants “à être observateur, [à] questionner l’espace, [à] ouvrir son regard à perte de vue, [à] éprouver la rencontre entre notre corps et ce paysage...” 

Une heure dans une petite plateforme en bois - chauffée - avec une large baie vitrée ouverte sur la ville, en mode solo. Sans rien. Surtout sans téléphone portable et autre smartphone.

Déconnexion

Une deconnexion, pas forcée mais obligatoire, que Lénaïc, un des deux veilleurs du 11 janvier 2013, qualifie de “luxe” sur le blog des Veilleurs  : “Quand l’hyperdisponibilité est devenue la règle, lorsque l’on se rend complice quotidiennement d’une logique événementielle niant le présent, quel luxe, ne serait-ce qu’une heure de pouvoir abandonner son poste et se poser, être là, ne plus être en tension, déconnecté…”

Ni coup de fil intempestif, ni SMS auquel répondre dans la minute, ni push du Monde ou de Libération. Rien. Seulement vous, votre regard sur la ville et le soleil, naissant ou disparaissant.

Emilie a veillé, elle, la dernière semaine de février. Ni hyper-connectée, mais pas hypo-connectée non plus, elle savait qu’elle n’aurait pas son smartphone pendant son heure de veille. Et affirme d’emblée que, de toute façon, elle ne l’aurait pas amené : “Ça aurait perverti l’expérience. J’avais envie de vivre le moment présent, de ne pas être gênée par le monde entier. Je voulais juste être en contact avec les éléments qui m’entouraient : la ville, son ambiance, les bruits dont j’ignorais même l’existence comme la sonnerie des cloches à 8 h le matin", confie-t-elle.

Une installation, au-dessus des toits | Photos Les Veilleurs de Rennes

Jeune trentenaire, Emilie est du genre à pianoter sur son portable en attendant le bus. Mais sais aussi le couper. Rien ne l’exaspère plus que les gens qui décrochent leur téléphone au restaurant. L’heure de veille, elle a voulu l’apprécier pleinement déconnectée : “C’est agréable d’être concentrée sur ce que tu ressens, et de ne laisser tes impressions qu’à la fin de l’expérience, sur papier, presque à l’ancienne maintenant.”

Déboussolée ? Perdue ? Pas tant que ça, même si elle reconnait avoir perdu la notion du temps qui passe : “Quand mon accompagnatrice est venue me chercher [à la fin de l’heure de veille, ndlr], j’ai trouvé que c’était passé très vite.”

Chasser le naturel, il revient au galop. L’expèrience terminée, son premier réflexe fut... de rallumer son portable : “Pour voir l’heure... Un réflexe”.

L'ennui, un mal à éviter ?

Et puis, il y a les accros assumés aux portables, comme Carole, veilleuse du 28 janvier. Sur le blog du projet, elle explique que pendant son heure de veille elle “ aurai[t] été mieux sur le toit, dans une chaise longue avec un bon café et un téléphone portable !” Pour tuer ce qu’elle a ressenti : l’ennui.

Photos Les Veilleurs de Rennes

Si l'objectif premier des Veilleurs de Rennes n'était pas de questionner notre capacité à déconnecter, les participants sont bien obligés de l'endurer. Ou la savourer. Car même pour une heure seulement, l'expérience ne semble pas si aisée, si peu habitués sommes-nous à être déconnectés. Ou plutôt à nous ennuyer ? 

Fin septembre 2012, la chaîne américaine CNN s’est interrogée : le portable a-t-il tué l’ennui ? (Et est-ce une bonne chose ?). Elle est partie poser la question aux usagers du métro new-yorkais

Car 42 % des possesseurs de portables expliquent les utiliser comme source de distraction lorsqu’ils s’ennuient, assure CNN.

Tuer l’ennui, ce moment où l’être humain n’a rien à faire, serait un besoin fondamental, selon des chercheurs. Et à ce petit jeu, les portables excellent en proposant jeux, informations ou encore lien social.

Pour autant, est-ce une bonne chose ? Deux théories s’affrontent alors : d’un côté, des chercheurs qui assurent que l’ennui est source de créativité, de l’autre, d’autres chercheurs pour qui les smartphones permettent une meilleure ouverture sur l’extérieur.

A Rennes, la créatrice du projet a tranché : l’expèrience se vivra sans portable. A charge à chacun de se faire son opinion après son heure de déconnexion. 

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