“Dalton Trumbo”, le poids de l’anonymat

mercredi 27 avr. 2016 | Marco Pierrard

Intéressant
Mis au ban d’Hollywood lors de la guerre froide en raison de son adhésion aux idées communistes, le scénariste Dalton Trumbo se bat pour faire exister son oeuvre, quitte à devoir s’effacer derrière elle. Une histoire de résistance attachante sur une période hautement paranoïaque de l’histoire américaine.

En 1947, le conflit de la seconde guerre mondiale a laissé place à une nouvelle guerre, froide celle-ci, dont les instigateurs traquent la menace rouge sur le sol américain. Membre avéré ou supposé du Parti communiste des États-Unis d'Amérique, ou juste suspecté d’avoir un jour fréquenté des communistes, il en faut peu pour devenir un traître aux yeux d’une Amérique sous tension. Cette folle chasse aux sorcières, incarnée par le sénateur Joseph McCarthy, n’a pas épargné Hollywood, la formidable machine à rêves que les plus suspicieux imagine inflitrée par des communistes pour faire passer leur propagande.

Alors reconnu comme le plus grand des scénaristes, Dalton Trumbo (Bryan Cranston) va subir de plein fouet la purge en raison de ses convictions politiques. Sympathisant communiste revendiqué, il se retrouve avec d’autres collègues sur la Liste Noire et sommé de s’expliquer devant la Commission des activités antiaméricaines. Condamné avec 9 autres personnes pour “outrage au Congrès”, le scénariste est licencié sans ménagement par son studio et se retrouve incarcéré pendant près d’un an. À sa sortie de prison, rares sont les propositions de travail mais il ne s’avoue pas vaincu et continue à écrire, principalement des scénarios pour des films de série B, sans que son nom ne soit mentionné au générique. Cette traversée du desert ne l’empechera pourtant pas de remporter deux Oscars pour son oeuvre et de travailler pour Stanley Kubrick et Otto Preminger, démontrant ainsi l’ineptie d’une traque aussi inutile que ridicule

Dalton Trumbo © Photo by Hilary Bronwyn Gayle Groundswell Productions - ShivHans Pictures

Traîtres à la nation

Le combat de Dalton Trumbo et de ses collègues scénaristes - mais également de nombreux acteurs, producteurs et techniciens de l’époque - permet de replonger dans le climat de suspicion délétère qui a régné aux Etats-Unis lors de la guerre froide. Au coeur du mouvement, on retrouve la puissante et très conservatrice “Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals”, dont fait notamment parti John Wayne (David James Elliott), que l’on découvre ici au naturel : un cow-boy pas commode qui s’est juré d’éradiquer la menace communiste des studios. Cette entreprise de dénigrement est largement relayée par une certaine presse et notamment par la “vipère” Hedda Hopper (Helen Mirren), chroniqueuse spécialiste des bruits de couloirs d’Hollywood. Celle qui avait déjà tenté de torpiller Citizen Kane (1941), premier film du jeune Orson Welles qui s’inspirait trop de la vie de son patron William Randolph Hearst, mène, quelques années plus tard, une campagne de dénigrement féroce contre Trumbo et tous ces “dangereux radicaux”. Pour faire le ménage, Hedda Hopper s’appuie notamment sur un antisémitisme nauséabond : en menaçant Louis B Mayer, patron de la MGM, de dévoiler ses origines juives celui-ci accepte de virer Dalton Trumbo, malgré le contrat qui le lie au studio. Ceux que l’on surnomme alors les dix d’Hollywood se retrouvent auditionnés par la commission et, sans surprise, condamnés à la prison. Après avoir purgé sa peine, Trumbo tente alors, de se refaire une place au sein du petit microcosme cinématographique hollywoodien. Un parcours du combattant qui va prendre une tournure assez inattendue et fait tout l’intérêt de ce biopic.

Dalton Trumbo © Photo by Hilary Bronwyn Gayle Groundswell Productions - ShivHans Pictures

Ecrire malgré tout

Une fois à terre, le combat de Trumbo pour retrouver son honneur passe par l’écriture. Alors que son ancien ami, l’acteur Edward G. Robinson (Michael Stuhlbarg), flanche devant la commission et balance son nom et celui de ses camarades, le scénariste refuse de se laisser faire. Cette ténacité le pousse dans le bureau d’un obscur producteur de films de série B et c’est ainsi que Trumbo et ses confrères vont écrire et corriger des scénarios pour des films de seconde zone, sans que leurs noms soient inscrits au générique. La question de la reconnaissance de l'auteur, au coeur du film, est l’aspect le plus intéressant de Dalton Trumbo et la clé du retour en grâce du scénariste. Malgré les pressions, et une vie de famille menacée, le scénariste réussit le tour de force de continuer à produire malgré tout et même de remporter, sous des noms d’emprunt, deux Oscars du meilleur scénario pendant cette période trouble de l’histoire des studios, dont un pour Vacances Romaines (1953), le film qui révela au monde la jeune Audrey Hepburn au bras de Gregory Peck.

La réalisation de Jay Roach − plus habitué aux comédies comme la saga Austin Powers − n’est pas transcendante et les acteurs − par ailleurs tous talentueux − ne ressemblent pas franchement aux personnalités qu’ils incarnent mais la force de l’histoire l’emporte au final sur ces faiblesses. Insoumis, Dalton Trumbo a su montrer l’absurdité d’une censure qui ne pouvait empêcher les auteurs bannis de créer et pour ce combat subtilement révolutionnaire ce biopic résistant se regarde avec plaisir certain.

Dalton Trumbo, réalisé par Jay Roach, États-Unis, 2015 (2h04)

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