Collectionneur haute couture

jeudi 4 août 2011 | Dorothée Duchemin

Didier Ludot, l'homme incontournable du vintage haute couture à Paris. Expert de la mode, collectionneur passionné et passionnant, il nous a reçus dans l'une de ses trois boutiques du Palais-Royal. Portrait.  

« J’aime défendre ce patrimoine culturel important parce que c’est tout le savoir faire de la haute couture qui est en jeu. » C’est dans le fond d’une de ses trois boutiques du Palais-Royal que nous retrouvons Didier Ludot, grand, poivre et sel, chemise mauve ouverte sur le torse. Il nous fait prendre place en face de lui, à côté d’une petite robe noire Balenciaga.

Il a commencé dans une toute petite échoppe de ce lieu prestigieux, en 1975. A l’époque, ça ne coûtait rien, mais « il n’y a avait que des numismates, des vendeurs de timbres et deux ou trois artisans qui traînaient. » Au début il vendait des bijoux art déco, « on n’appelait pas encore ça le vintage mais le rétro. Une mode lancée par Yves Saint Laurent en 1970 avec sa collection "Guerre". »

Le pape du vintage 

Dans trois ans, il fêtera ses 30 ans de carrière et il n’a jamais bougé du Palais-Royal. Depuis, Didier Ludot s’est vu affublé de nombreux titres dithyrambiques, "le pape, le king, ou encore l’empereur du vintage". « Parce que ma boutique est sans doute la seule au monde à ne vendre que du vintage de haute couture. » Il n’y échappe pas, on lui demande ce qu’est le vintage. Comme tous puristes, il déteste la notion galvaudée du vintage décrit dans les magazines. « Tout le monde est persuadé que parce que c’est du vintage, il faut que ça ait 20 ans d’âge. Alors que pas du tout. Un vêtement vintage est dans son état originel, il représente un moment de mode, spécifique du style du créateur et qui est en très bon état. Un vêtement important, qui compte, un grand cru de la mode. »

Tout petit, en Bretagne, il suivait sa mère chez les couturières. La famille n’avait pas les moyens de s’offrir de la haute couture, alors des couturières s’affairaient à copier les modèles. Le petit Ludot suivait, piqué de mode à quatre ans à peine. « Je me souviens de toutes les robes qu’elle a essayées ! » L’un des étages de la grande maison de province était voué aux robes des grand-tantes, grands-mères, parents, etc. « On gardait les vêtements à l’époque. On donnait aux nécessiteux, mais on n’allait pas donner une robe perlée des années 20 à une vieille cousine pauvre, veuve et fille mère. » L’homme se dévoile, désopilant, pince-sans-rire. Ça ne se dit pas ? Tant pis, il ne semble pas soucieux du qu’en dira-t-on.

Les histoires de vieilles dames

Ce qu’il aime le plus dans son travail : découvrir les garde-robes de vieilles dames qui détiennent des trésors. « Elles nous racontent comment ça se passait dans les maisons de couture. On découvre une vieille femme en robe de chambre en nylon matelassé, en charentaises, avec des oignons aux pieds. Ensuite elle vous montre une photo d’elle avec de Gaulle ou Coty, dans une robe Dior, sublime, à 25 ans. C’est fascinant. » Le portrait est peu flatteur ? C’est vrai. Toutefois il doit les écouter de la plus attentive des oreilles, ces vieilles femmes qui lui racontent leur jeunesse.

En se rendant dans ces appartements, ils dégotent les perles qu’il expose dans ses boutiques. Le collectionneur haute couture n’a pas de maison de prédilection. « Chanel, Dior, Fath ont fait des choses épouvantables. Et des maisons moins reconnues, des choses incroyables. »
Parfois, une fille a trouvé une robe et essaie d’en tirer le meilleur prix en passant à la boutique. Mais le plus souvent, c’est lui qui fouille dans les placards. « Il faut vider toute une maison parfois ! Elles ont commencé très élégantes mais à 90 ans, ce n’est plus vraiment ça. C’est étonnant l’évolution d’une garde-robe. »

Didier Ludot a presque l’air nostalgique de ces Parisiennes qui battaient le pavé en Dior, Chanel, Balenciaga, très élégantes, le goût sûr, la démarche chaloupée dans un Paris encore humain où il y avait moins de voitures. Nostalgique aussi d’une qualité de vêtement qu’on ne retrouve plus aujourd’hui, à l’heure où on n’assemble que des « cochonneries ».

Une mère élégante

Nostalgique enfin de ses nombreuses séances de chinages avec sa mère, à courir les brocantes. Une mère chic et élégante, avec qui il faisait tout, qu’il accompagnait partout. « J’ai toujours vécu avec elle alors que mes frères étaient en pension. J’étais l’avant-dernier mais j’étais le seul à m’intéresser aux vêtements. » Ce n’est pas un intérêt c’est une réelle obsession. Il ne pense « presque » qu’à ça. A l’affût d’une merveille créée voici quarante ans. Au début les femmes ont commencé à lui apporter des sacs. « Un jour une femme m’a apporté quinze sac Kelly de Hermès, alors j’ai fais ma vitrine avec. Pour moi, c’était un fantasme d’enfant, je l’adorais. Et les femmes ont commencé à m’apporter des fourrures, des vêtements, alors j’ai ouvert une deuxième boutique. »

Les premières pièces qu’il extirpe d’une garde-robe, ce sont les petites robes noires. « La quintessence du chic ! La petite robe noire ne supporte pas la médiocrité. » Didier Ludot possède des petites robes noires de tous les créateurs. Il s’est même lancé dans la création de petites robes noires, les siennes cette fois, à la fin des années 90. Il ouvre alors la troisième boutique Didier Ludot du Palais-Royal. Une seule griffe y est vendue "Didier Ludot Palais Royal". Partout, de la petite robe noire.

Sa collection personnelle, il l’expose dans le monde entier. Reconnu en tant que collectionneur et expert de l’histoire de la haute couture, il donne à connaître dès qu’il le peut cette histoire et ce savoir-faire. « Je veux rendre hommage aux artisans. »
Une collection importante pour un homme qui n’archive et ne répertorie rien. Alors, quand il fouille dans sa garde-robe et qu’il découvre une robe Balmin qu’il avait oublié, « c’est comme si je retrouvais une vieille amie. C’est très agréable. »

La femme française n'a plus de goût

Les clientes les plus élégantes qui passent le seuil de sa porte sont étrangères pour la plupart, Américaines et Italiennes surtout. Pour lui, le sort de la femme française est scellé depuis une dizaine d’années, « elle n’a plus aucun goût ». Mais que fait-il de la fameuse élégance française dont on nous rebat les oreilles ? « Les femmes françaises ne savent plus s’habiller. C’est terminé. Sauf les plus âgées. C’est pour ça que je préfère rester dans une époque où elles étaient la référence du chic et du bon goût. » Les plus belles robes, elles, sont à Paris, dans les placards. Parmi ses clientes, Nicole Kidman, Demi Moore, Reese Witherspoon qui a même remporté un oscar avec une robe acquise dans son magasin.

« Mes clientes ne subissent pas les diktats de la mode. Elles tombent amoureuse d’un vêtement. Le vintage, déjà démodé, s’affranchit de ces diktats. » Lui ne donne que dans la haute couture. Le reste, il ne veut pas en entendre parler, ça ne l’intéresse pas. Amour de la perfection et de l’excellence ? Sa fascination pour les vêtements haute couture est bien réelle. Se voit-il rester encore longtemps au Palais Royal ? « Je ne sais pas qui est aussi obsédé que moi par les robes. Et je m’ennuierais tellement d’elles si je les quittais ! Je pense que je mourrais au Palais-Royal. »

Avant de partir, on s’enquiert de l’identité des deux Carlin qui somnolent dans le même panier depuis le début de l’entretien. « Lui c’est Dior. Et lui Dita, pour Dita Von Teese. J’en ai un troisième qui s’appelle Wallis, en hommage à l’élégance de la Duchesse de Windsor. »

 

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