"Climax", very dirty dancing

mercredi 19 sept. 2018 | Marco Pierrard

Très bon

Au milieu des années 90, une troupe de danseurs célèbre la fin des répétitions dans une école désaffectée. La fête s'enfonce progressivement dans un cauchemar halluciné lorsque les participants découvrent que de la drogue a été ajoutée à la sangria. Dans la lignée logique d'une filmographie provocante, Climax va en rebuter plus d'un mais il faut lui reconnaître une sombre énergie qui hypnotise autant qu'elle dérange.

Lors d'une nuit hivernale du milieu des années 90, Selva (Sofia Boutella), chorégraphe, s'est entourée d'une troupe de danseurs pour une ultime répétition dans une école abandonnée. Après l'effort, la troupe s'offre le réconfort d'une soirée où les corps s'offrent à la danse, libérés cette fois-ci de toute chorégraphie imposée. Certains font plus ample connaissance tandis que d'autres s'observent de loin, entre deux gorgées de sangria. Alors que les morceaux s'enchaînent, les danseurs ont une drôle d'impression : quelque chose ne tourne pas rond sur la piste de danse improvisée. La bonne ambiance laisse place à la stupeur lorsqu'ils découvrent que la sangria contenait de la drogue. Petit à petit, l'hystérie collective prend le pouvoir sur le groupe et plonge les danseurs dans une nuit apocalyptique qui s'annonce interminable.

Climax © COURAMIAUD – LAURENT LUFROY / FABIEN SARFAT

L'art de Noé

C'est un fait avéré, les films de Gaspar Noé font souvent réagir de manière épidermique. Cette évidence est devenue, au fil des années, un argument de vente pour le sale gosse du cinéma français. Pour ce nouveau film, une affiche joue la provocation attendue d'un nouvel opus du réalisateur. On peut y lire "Vous avez méprisé Seul contre tous, haï Irréversible, exécré Enter the Void, maudit Love, venez fêter Climax, mon nouveau film". Une invitation signée Gaspar Noé que l'on voit tout sourire en bas de l'affiche, tendant au spectateur potentiel un verre de sangria, certainement contaminé par une substance illicite. Un cadeau empoisonné le nouveau Gaspar Noé ? Rien n'est moins sûr tant son nouveau film évite certains des écueils formels qui peuvent lui être reprochés habituellement et baigne dans une énergie, certes malsaine, mais terriblement hypnotisante. La promesse d'une "expérience" qui est la base des films du réalisateur est ici pleinement tenue.

Malicieux, le cinéaste cherche à perdre le spectateur dès les premières minutes avec un procédé qui rappelle Irréversible (2002), son film à rebours. Climax débute par la scène ultime logiquement suivie par… le générique de fin ! Le spectateur alerte peut d'ailleurs déceler dans les crédits le nom des morceaux utilisés pour accompagner les danseurs et se réjouir d'une BO — Daft Punk, Cerrone, Erik Satie, Dopplereffekt, Aphex Twin, Giorgio Moroder, Soft Cell ou encore les Rolling Stones — qui donne d'avance l'eau à la bouche. Puis le film reprend l'arc narratif naturel avec les auditions des danseurs face caméra répondant aux questions de la chorégraphe Selva pour enchaîner sur une séquence de danse qui donne le tournis. Cette longue scène de danse hypnotisante — la seule qui a été chorégraphiée pour le film — donne le tempo de ce film qui suit la temporalité à partir de là tout en paraissant complètement déstructuré. Ce ressenti d'énergie brute, on le doit aux danseurs qui ne sont pas — à de rares exceptions près — des acteurs. Dénichés avec l'aide de Kiddy Smilel'invité surprise du Président lors de la dernière fête de la musique à l'Elysée — , ces brillants danseurs ont été trouvés dans les battles de krump et les balls de voguing de la région parisienne, sans oublier les vidéos sur internet. Tourné en 15 jours — enfin 15 nuits — Climax transpire une énergie pure qui devient de plus en plus chaotique, renforcée par des dialogues improvisés, et de longs plans séquences qui passent d'une personne à l'autre. Déstabilisation supplémentaire, ce qui ressemble à un générique de début est balancé en plein milieu du film avant que tout commence à partir réellement en vrille.

Connu pour ses expérimentations visuelles, le nouvel opus du réalisateur est sur ce point relativement sage — exceptées les étrangetés précédemment citées. Gaspar Noé filmant des danseurs sous l'emprise de la drogue, la promesse pouvait laisser imaginer — et craindre — le pire. Le sujet se prête aux mouvements de caméra les plus audacieux mais l'idée de représenter les sens altérés des participants à cette fête qui part en vrille par des effets visuels et sonores a rapidement été écartée. Une sage décision qui évite au réalisateur d'en faire trop et de succomber à ses démons l'invitant à se perdre parfois dans la forme au détriment du fond. Mais que les fans du style Noé se rassurent, la réalisation n'a pour autant rien d'académique ni d'insipide, très loin de là. Les angles de vues artificiels et les longs travellings alambiqués retournant l'image sur elle même font partie de la fête. Mais face à ces danseurs en perdition totale et au chaos qui s'installe, le regard reste obstinément extérieur. Le spectateur est le témoin de la lente montée d'hystérie qui s'immisce dans le film. Un statut d'autant plus dérangeant qu'il est condamné à l'impuissance, subissant comme les danseurs en roue libre ce qui se déroule devant ses yeux. Mais à quoi assiste-t-on d'ailleurs ?

Climax © COURAMIAUD – LAURENT LUFROY / FABIEN SARFAT

Sang pour sangria

Difficile de savoir si, comme le proclame Gaspar Noé, Climax est réellement inspiré d'un faits divers qui se serait déroulé en 1996 : les traces de cette histoire — si elle a toutefois existé — semblent inaccessibles. C'est en tout cas à cette époque que se déroule cette fête qui tourne — très — mal. De cette époque sans téléphone portable où le temps s'écoulait différemment et qui peut paraître — plus de deux décennies après — une sorte d'Eden perdu à jamais, Climax fait un enfer où viennent se damner les protagonistes drogués à leur insu. Au-delà du spectacle fascinant et dérangeant de ces corps qui perdent petit à petit le contrôle de leurs mouvements et de leur esprit, on peut se demander ce que Noé tente de nous dire à travers ce nouveau film choc. Il y a bien ces phrases qui viennent s'écraser en lettres immenses — parfois à l'envers — sur l'écran tel que : "Naître et mourir sont des expériences extraordinaires" ou encore "Vivre est un plaisir fugitif". Mais ces vérités assénées sont plus énigmatiques qu'elles ne donnent véritablement du sens au chaos qui vient détruire la fête. Mais, peu importe les grandes déclarations philosophiques, le dernier Gaspar Noé est avant tout une expérience de cinéma qui fait appel aux tripes du spectateur.

Le plus convaincant dans ce cauchemar éveillé est certainement la vision sans concession porté par le réalisateur sur l'impuissance totale — autant individuelle que collective — qu'engendre la drogue sur la troupe des danseurs. À cette incapacité à penser correctement et à contrôler son corps vient s'ajouter la terreur lorsqu'ils comprennent qu'ils ont été drogués à leur insu, une donnée qui modifie radicalement le chemin que va prendre le trip. Une expérience scientifique a montré qu'un groupe de personnes ayant consommé du jus de fruits mais à qui on assurait qu'il s'agissait d'alcool pouvaient avoir des comportements dignes — ou plutôt indignes — de personnes saoules. L'esprit humain a cette capacité fascinante à s'auto convaincre inconsciemment de la réalité des choses et dans le cas de Climax le fait de se savoir trompé rend les danseurs parano et les poussent immédiatement dans un bad trip paranoïaque. Très vite, le groupe — en tant qu'entité — perd le contrôle et cherche à se défendre, en commençant par exclure ceux qui semblent étrangers à l'état général. Ainsi, les deux seules personnes qui n'ont pas consommé de sangria — pour des raisons diverses — sont évidemment soupçonnées d'être à l'origine de la manigance et sont exclus. Tous les membres du groupe ne deviennent pas forcément agressifs ou dangereux mais tous se retrouvent emprisonnés dans leur propre corps, incapables de réagir intelligemment — voire de réagir tout court — à une situation qui part en vrille. Petit à petit, une folie déconnectant les participants à la fête les uns des autres fait son apparition. Zombifiés par la drogue, les danseurs donnent libre cours à leurs pulsions, leurs fantasmes et leurs peurs. La société s'efface peu à peu et la somme d'individualités, incapable de communiquer et de s'entraider, sombre dans le chaos. Dans ce monde où c'est désormais chacun pour soi, le bad trip de chacun fait écho à l'expérience du spectateur, impuissant devant le désastre annoncée.

De danseurs talentueux en zombies désincarnés, Climax prend un malsain plaisir à détruire le beau, peut-être pour mieux nous faire regretter le fantôme de son souvenir. Et si cette nuit perdue quelque part au milieu des années 90 était une métaphore cauchemardesque de la folle marche du monde ? Alors on pourrait se demander comme ces danseurs possédés : comment en est-on arrivé là ? Qui a empoisonné la sangria ? Pourquoi ?


> Climax, réalisé par Gaspar Noé, France, 2018 (1h35)

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