"La femme du ferrailleur", diagnostic d’une société malade

mercredi 26 févr. 2014 | Marco Pierrard

Intéressant

Danis Tanović porte à l’écran l’histoire vraie édifiante de Senada, femme d’un ferrailleur bosniaque, abandonnée par un système de santé déshumanisé. Un film électrochoc à vocation éminemment politique.

Nazif exerce la profession de ferrailleur, il récupère des matériaux abandonnés pour subvenir aux besoins de sa femme Senada et de leurs deux filles Sandra et Šemsa. Un jour que sa femme se plaint de terribles maux de ventre, Nazif l’emmène à l’hôpital où ils apprennent qu’elle fait une fausse couche et doit se faire opérer au plus vite. Le couple n’ayant pas de couverture sociale doit payer 980 marks bosniaques pour l’opération (environ 500€), une somme considérable qu’il n’a pas.
Le personnel médical refusant d’opérer Senada tant que le montant n’est pas réglé, Nazif se lance dans une course contre la montre auprès des institutions  pour débloquer la situation et tente de trouver toujours plus de fer à vendre pour réunir la somme nécessaire.

La femme du ferrailleur | ZOOTROPE FILMS

Danis Tanović découvre ce fait divers dans un journal fin 2011 et décide aussitôt d’en faire un film  « tourné à l’instinct ». Le réalisateur serbe propose ainsi une œuvre éloignée par sa forme de No man’s land (2001), son film le plus connu, lauréat de l’Oscar et du Golden Globe du meilleur film étranger. Pas de scénario ni d’acteurs, les protagonistes de l’histoire jouent tous leurs propres rôles, à l’exception (compréhensible) du docteur ayant refusé à l’époque d’opérer la jeune femme.

Ce parti pris consistant à faire revivre au couple son histoire devant les caméras donne au film un statut hybride, entre la fiction et le documentaire. Tourné avec une caméra à l’épaule et en lumière naturelle, Danis Tanović ne cherche pas à faire des plans agréables à regarder mais à reproduire avec réalisme ce qu’ont vécu Nazif et Senada. Chaque scène n’a nécessité qu’une ou deux prises, le réalisateur souhaitant garder la fraîcheur des amateurs devant sa caméra, l’aspect brut du film est ainsi renforcé.

Un réalisateur engagé

Le metteur en scène estime que les pays de l’ex-Yougoslavie (à l’exception de la Slovénie qui selon lui s’en sort mieux) appliquent une « stratégie de survie » dans le domaine social. En exposant ce drame au plus grand nombre, il souhaite dénoncer une société qui « détourne son regard de ceux qui socialement n’ont aucun droit ». Danis Tanović qui se considère comme un « cinéaste avec une conscience civique » s’est récemment engagé en politique. Son parti a déjà une réussite à son actif : il a fait passer une loi permettant à tout à chacun d’être membre du Parlement (pas seulement s’il est Bosniaque, Croate ou Serbe).

La femme du ferrailleur | ZOOTROPE FILMS

La femme du ferrailleur peut dérouter par son esthétique brute mais a l’immense qualité d’être profondément sincère. Les performances des « acteurs » amateurs sont si naturelles qu’on a l’impression d’assister à un documentaire tourné sur le vif. Le film a été récompensé à Berlin par deux Ours d’argent : celui du Grand prix du jury et du meilleur acteur pour Nazif Mujić, une reconnaissance qui prend un sens particulier pour cet homme n’ayant fait que rejouer sa propre histoire.

Danis Tanović a assisté à des actes de bravoure pendant la guerre de Bosnie, il a vu des personnes qui ont « risqué leur vie pour des étrangers dans le besoin ». Quinze ans après, il pose à travers ce film la question suivante à ses concitoyens : « quelles personnes sommes-nous devenues ? »
La femme du ferrailleur pose la problématique d’une société qui se referme sur elle-même et du lien social en déliquescence en temps de crise dans les pays de l’ex-Yougoslavie, un propos évidemment applicable aux pays d’Europe de l’Ouest plus « développés ». Un message universel porté par une œuvre touchante et utile.

> La femme du ferrailleur (Epizoda u zivotu beraca zeljeza), réalisé par Danis Tanović, Bosnie-et-Herzégovine / Slovénie / France, 2013 (1h15)

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