"Ni le ciel ni la terre", la guerre métaphysique

mercredi 30 sept. 2015 | Marco Pierrard

Très bon
À la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, le capitaine Antarès Bonassieu et sa section assistent, impuissants, à la mystérieuse disparition de deux des leurs. Mélange habile de réalisme, fantastique et mystique, Ni le ciel ni la terre est une expérience captivante.

En 2014, le capitaine Antarès Bonassieu (Jérémie Renier) et ses soldats sont affectés à une mission de contrôle et de surveillance dans une vallée reculée du Wakhan, en Afghanistan. Dans ce secteur supposé calme, proche de la frontière avec le Pakistan, le quotidien des soldats consiste à tenir à distance les talibans et à surveiller les activités des habitants du village voisin.
Alors qu’ils tentent de garder le contrôle du territoire en attendant patiemment le retour annoncé en France, un évènement inattendu va bousculer la relative tranquillité du camp militaire.
Une nuit, deux soldats disparaissent dans la vallée, sans témoin et aucun indice permettant d’expliquer ce qui a pu se passer. Soupçonnant d’abord les villageois et les talibans en embuscade dans les montagnes d’avoir organisé l’enlèvement, le capitaine Bonassieu et ses hommes vont progressivement devoir abandonner leurs convictions et envisager une explication moins rationnelle à l’angoissant mystère qui frappe la section.

Ni le ciel ni la terre © Kazak Productions

La mystique fantastique

Pour son premier long métrage, Clément Cogitore a choisi un environnement militaire, régi par des règles et codes stricts, dans lequel l’intrusion de l’inexplicable est d’autant plus dérangeant et inquiétant. Alors que le retour des troupes a été annoncé, le capitaine Bonassieu se retrouve confronté au mystère de la disparition de deux de ses hommes en pleine nuit. Le réalisateur nous plonge dans la guerre d’aujourd’hui, celle qui se gère de loin à travers des écrans, et donne une vision très réaliste du conflit où les soldats français observent leurs ennemis de nuit avec des dispositifs à infrarouge. Mais le réalisme des images à l’écran, comme si le spectateur utilisait lui-même l’équipement des soldats, est vite remis en question et retire une première pierre au confortable édifice de la certitude.
En effet, aucun des équipements perfectionnés des soldats n’a enregistré le moindre mouvement la nuit de leur disparition. Une première interrogation sur la « vérité » des images qui fait subtilement basculer le film. Une impression qui se renforce quand se pose la question de l’ennemi qui enlève les soldats : qui blâmer ? Les villageois, les talibans ou une autre entité inconnue, donc plus terrifiante ? Peu à peu, le capitaine et ses hommes oublient le protocole et les dispositifs techniques de surveillance qui ne servent à rien dans les circonstances étranges qu’ils vivent pour revenir à des convictions profondes, une enquête à l’instinct qui en dévoile bien plus sur eux-mêmes. Le film glisse ainsi très progressivement d’un style vers un autre. Débuté comme un film de guerre, le récit se resserre sur l’intrigue des disparitions et emprunte les codes du genre policier pour peu à peu dévier à nouveau et nous entraîner vers un univers fantastique puis métaphysique. Une transition menée très habilement qui permet d’explorer le thème captivant de la croyance face à l’inconnu.

Ni le ciel ni la terre © Kazak Productions

Le deuil irrationnel

En ajoutant un aspect énigmatique à la disparition des soldats, Clément Cogitore pose la question des mécanismes du deuil. Comment faire son deuil quand on ne sait tout simplement pas ce qu’est devenu la personne disparue, quand il n’y a pas de preuve physique de sa mort ? L’aspect surnaturel de ce polar en milieu militaire permet au réalisateur de poser cette question insoluble : comment gérer l’absence de réponse et surtout à quoi se raccrocher pour faire face à l’inconnu ?
Partagé entre enquête cartésienne, fantastique et mysticisme, le spectateur est aussi perdu que les soldats français et leurs adversaires qui tentent, chacun avec leurs sensibilités et convictions hérités de leur culture, de donner du sens à ces disparitions incompréhensibles. Quel mot mettre sur un phénomène que l’on n’explique pas ? En confrontant des personnages si différents à un deuil impossible, le cinéaste propose une captivante réflexion sur le rapport à la mort et la croyance, qu’elle soit du domaine du divin ou non. La mise en scène précise et l’accompagnement musical envoûtant, alternant musique sacrée et électronique, magnifient le propos qui bénéficie par ailleurs d’un casting extrêmement convaincant.

Avec ce premier long métrage, Clément Cogitore signe une enquête protéiforme très originale qui explore avec brio les arcanes du deuil et son compagnon naturel : la croyance. Une troublante expédition dans les montagnes afghanes dont on ne ressort pas totalement indemne.

Ni le ciel ni la terre, réalisé par Clément Cogitore, France, 2015 (1h40)

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