Christiania, village d’irréductibles babas

mardi 3 juill. 2012 | Rémi Métriau

En 1971 naissait, au cœur de la capitale danoise, le quartier de Christiania. Cette ancienne base militaire de l'Otan, squattée par des adeptes de la culture peace, des clochards et des abonnés Pôle Emploi devient une communauté urbaine autogérée, le jour où tous décident que ce sera comme ça et pas autrement. Quarante ans plus tard, ce symbole de la contre culture perdure malgré la volonté des pouvoirs politiques d’en finir avec ce ramassis de fumeurs de joints aux cheveux sales. Raté ! Les habitants viennent d'acheter leur liberté en devenant propriétaires d'une belle partie de leur quartier. Retour sur le dernier bastion hippie d’Europe et troisième attraction touristique de Copenhague. "Quartiers célèbres", coup d'envoi de notre série de l'été. 

L'entrée du quartier | FlickR_CC_Elsamu

Depuis quelques années, Christiania fait figure de village d’irréductible. Régulièrement menacé de disparaître – notamment depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 2001 – le quartier babos de Copenhague fait de la résistance. En lieu et place d’Astérix et Obélix, des hippies sexagénaires bien décidés à ne pas renoncer à leurs idéaux d’antan, à leur potion magique et au statut particulier de cette ancienne "ville libre". Et pour cause.

Drapeau de Christiania

Né le 26 septembre 1971, le quartier de Christiania ne fait, à cette époque, pas vraiment figure d’exception. Des communautés pullulent alors un peu partout en Europe et en Amérique du Nord. Mais, alors que les pères fondateurs de ces micros sociétés souvent brinquebalantes préfèrent généralement s’installer en rase campagne, quelques hurluberlus scandinaves décident, eux, d’occuper une base navale dans le centre-ville de la capitale. L’utopie spontanée gagne en concrétude lorsque le journaleux provo – mouvement anarcho-écolo-humoristico-tout-ça – Jacob Ludvigsen déclare la "ville libre" dans son canard underground, Hovedbladet. Les choses sérieuses peuvent alors commencer.

Une ville de bric et de broc

Passer de la théorie libertaire et du rêve de l’autosuffisance à la réalité nécessite souvent d’enfiler ses bottes de 7 lieues. Nombre d’apprentis planteurs de patates ou éleveurs de bichettes en goguette s’y sont cassés les dents. Pourtant, la ville nouvelle trouve rapidement son rythme et s’invente une identité. Une charte est rédigée, l’idée : échapper à la « misère physique et psychologique ». Un drapeau est créé, trois points jaunes sur fond rouge, représentant les trois "i" du nom de la ville qui possède même sa propre monnaie. Sur les 34 hectares que compte le quartier une part importante est réservée à l’exploitation agricole. Pour le reste, pas de bagnole donc beaucoup de vélos, pas le droit de courir et pas de gilet pare-balles… Une redéfinition du marche ou crève.

Les habitants sont désormais propriétaires du quartier | FlickR_CC_Florence Horton

Les baraquements psychédéliques sont construits au gré des arrivées. Soucieux de ne pas devenir un refuge pour premier paumé venu, les colonisateurs décident de ne pas dépasser le millier d’habitants. Riche idée. La cohésion sociale est alors à portée de main. Théâtre, associations sportives, yoga et méditation, ésotérisme et boule à facettes tout y est. Ici, on troque plus qu’on achète, on retape plus qu’on jette. Christiania est un quartier de bric et de broc, capharnaüm gigantesque ou la drogue s’achète sur des étals bien achalandés. Car, il faut bien le dire, on vient là pour l’Histoire mais pas que. Et si le touriste fait partie du décor, choper son petit bout et déambuler le cône au bout des lèvres fait lui partie du folklore.

Un quartier où les graffiti sont nombreux | FlickR_CC_Greg E

Fumette et déboires

La drogue a d’ailleurs souvent posé problème aux habitants de Christiania. D’abord, parce qu’au commencement, même les dures étaient autorisées. Mais, à force d’overdoses et d’afflux de toxs, les christianites ont bien dû se rendre à l’évidence : c’était une sale idée. Alors l’herbe oui, le reste non. Ainsi, en 1979, lors d’un "JunkBlokaden" les habitants chassent à coups d’espadrilles les vendeurs et consommateurs d’héroïne, de cocaïne et autres saloperies. L’opération dure 40 jours et 40 nuits. Un problème n’en chassant pas forcément un autre, des gangs de bikers, Bullshit vs Hell Angels, se livrent alors une guerre, parfois meurtrière, pour contrôler la rue du cannabis : Pusher street. La rue de la peace n’en a plus que l’odeur…

Sur Pusher Street | FlickR_CC_Le Kizz

Quelques années plus tard, la drogue, encore elle, va bientôt servir de prétexte au leader libéral conservateur pour démanteler le quartier de Christiania. La ville perd sont statut de "ville libre" en 2006 et l’Etat envisage de récupérer le terrain qui lui appartient. Huit ans de contentieux plus tard, le pouvoir et les habitants ont fini par s’entendre en juin 2011. Voilà le deal : les habitants doivent racheter le terrain squatté pour la somme de 76 millions de couronnes soit plus de 10 millions d’euros. Échéance fixée le 1er juillet 2012.

Les habitants ont-ils réussi à réunir une telle somme ? 51 millions ont pour l'instant été versés et la collecte, via la fondation Christiania, reste ouverte. Le millier d'habitants de Christiania ne compte pas lâcher le morceau. Le sauvetage du quartier, qui attire chaque année un million de visiteurs, a pour l'instant réuni 50 000 donateurs ! Une belle partie du quartier appartient désormais aux riverains, l'autre est encore aux mains de l'Etat. Mais ils comptent récupérer cette dernière parcelle, au bord de l'eau.

Des habitants à vélo | FlickR_CC_Paul Livingston

On leur souhaite bonne chance, pour l’histoire, pour la beauté du geste, parce que l’idée était belle, qu’un hippie de 65 ans c’est rigolo et que vouloir tout uniformiser, c’est comme aligner ses bibelots chats sur son guéridon en merisier : une obsession relativement médiocre. Espérons que Christiania ne disparaisse pas.

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