Changer de sexe, on en parle

vendredi 18 oct. 2013 | Dorothée Duchemin

Vous voulez changer de sexe ? Ce petit guide "Osez changer de sexe", paru à la Musardine est fait pour vous. Pratique et pédagogique, ce livre d'adresse aussi aux proches, aux amis de personnes qui prennent cette décision ou à tous ceux qui voudraient en apprendre davantage sur un processus dont on ne parle pas ou peu. On s'étonnera parfois de la vision d'Axel Léotard, photographe et déjà auteur de plusieurs ouvrages, sur le savoir-vivre d'une femme en société, mais qu'à cela ne tienne ! Le psychiatre, les hormones, les opérations, l'ensemble des étapes y est abordé et décrit concrètement, sans fard et sans pathos mais avec optimisme et même légèreté. Nous avons rencontré Axel Léotard à la terrasse d'un café. Ils nous a parlé de son parcours, de ses motivations à écrire ce guide. Il a surtout dénoncé ce qui pour lui est un retard politique, juridique et médical de la France sur toutes les questions liées à la transsexualité. Interview. 

Pourquoi avez-vous voulu écrire ce livre ?

Concrètement, la première raison, c’est le besoin de rire du sujet. Je voulais que les transsexuels puissent en rire. On est passé de la bête de foire dans les années 50, à la prostituée du bois de Boulogne avec les plumes et les paillettes dans les années 80. Aujourd’hui, on est dans le : « Ils sont malades ». La société a un regard très lourd, extrêmement lié au regard qu’à la médecine sur la question. La transsexualité est placée parmi les troubles mentaux dans ce qu’on appelle DSM IV, qui est une référence mondiale des maladies mentales. (…) En France, aujourd’hui, on a toujours une psychiatrisation obligatoire d’au minimum deux ans avant d'entamer concrètement le processus. 

Et ces deux ans ne sont-ils pas une disposition nécessaire pour les personnes qui veulent changer de sexe ?

Non ! C’est comme si on vous disait que vous serez reconnue en tant que femme seulement si vous réussissez à le prouver au bout de deux ans de psychiatrie !

Mais, vous ne croyez pas qu’une telle décision, le changement de sexe, nécessite un suivi psychologique, même psychiatrique ?

Dans un 1er temps, un travail thérapeutique quel qu’il soit ne peut être reconnu que si la personne qui en bénéficie en fait la demande. Dans le cadre d’une personne transsexuelle, elle ne fait aucune demande. Ce qui ne veut pas dire que certaines personnes n’ont pas besoin de soutien. Il y a une grosse différence entre un soutien psychiatrique et l’imposition d’un soutien psychiatrique !

Ailleurs, comment cela se passe la plupart du temps ?

Pour la HBGIDA, qui réactualise le protocole de soins au niveau mondial, la première chose à faire est d’accorder les hormones. Quand la personne est au clair avec ses hormones, il faut lui accorder les interventions qu’elle souhaite avoir et également lui proposer un accompagnement qu’elle prend ou pas. Dans ce sens c’est envisageable. Je crois profondément au troisième genre, à une société ternaire. Que quelqu’un ait besoin d’un accompagnement parce qu’il se pose des questions, je le comprends très bien. Mais je peux vous promettre qu’une personne qui demande un traitement hormonal sait ce qu’elle fait.

Dans le parcours privé, le parcours psychiatrique est-il également obligatoire ?

Qu’il s’agisse d’un parcours hospitalier ou privé, on est obligé de le faire valider par un psychiatre. Il n’y a pas de prise en charge du traitement hormonal et des interventions chirurgicales tant qu’il n’y a pas eu de validation de la part d’un psychiatre. Un endocrinologue qui donnerait de la testostérone à une femme sans un consentement psychiatrique serait condamné par le conseil de l’ordre. Et si un chirurgien pratiquait une opération de métamorphose physique ou réassignation sans qu’il y a ait le certificat d’un psychiatre, c’est pareil.

Et il dit quoi le psychiatre ?

Il dit que la personne est considérée comme transsexuelle primaire. Cette classification existe en France uniquement. Est considéré en France comme primaire une personne qui n’est pas mariée, qui n’a pas d’enfant et qui sera hétérosexuelle dans son genre d’arrivée. Est considéré comme secondaire, le reste.  On est mieux parti donc quand on est transsexuel primaire que secondaire.

Vous déconseillez le parcours hospitalier ?

Je pense que la dernière chose à faire est de passer par le parcours hospitalier français sauf si on veut se faire massacrer, aussi bien psychiquement que physiquement. La chirurgie n’est pas au point. La psychiatrie est très loin derrière tout ce qu‘on fait en matière de prise en charge en Europe.

Mais si on contourne le parcours hospitalier, ça coute une blinde.

Ça coute une blinde oui et non. La prise en charge n’est plus à 100%. Ça coute une blinde quand il va y avoir une réassignation sexuelle. Les meilleurs vaginoplasties se font hors Europe. Dans ce cas, il n’y a pas de prise en charge. Aujourd’hui, c’est en Thaïlande qu’on fait les meilleurs. Il y a 10 ans, c’était en Angleterre.

Vous parlez dans le livre de contreparties lourdes pour quiconque passerait par le parcours hospitalier. Vous parlez de quoi exactement ?

Je parle des deux ans de psychiatrisation. Le nombre de transsexuel qui est passé par le système hospitalier en France et qui sont aujourd’hui sous antidépresseurs, je trouve ça extraordinaire ! Il faut accepter de suivre le rythme de l’équipe médicale. Puis la psychiatrie. Et accepter d’avoir une des plus mauvaise chirurgie du monde ! Une réassignation sexuelle, on ne peut la faire qu’une fois. C’est quand même lourd de conséquence ! Dans le privé, ils sont plus au fait. Soit on est raté en France, soit on fait une demande de prise en charge en Belgique, et on est remboursé. Mais ils ne sont pas non plus à la pointe. Quand on veut quelque chose à la pointe, on le paie. Il faut compter 12 000 euros pour une réassignation vaginoplastie. Mais, pour une vie, ça vaut le coup.

Vous écrivez aussi que la littérature médicale concernant la transsexualité est écrite par des névrosés. Pourquoi ?

Les médecins qui écrivent ont un vrai problème. On a commencé à travailler sur la question transsexuelle aux alentours de 1880. Et on est quand même le seul pays qui aujourd’hui continue à avoir des budgets de recherches. C’est à dire qu’on continue à chercher une cause physique, une cause médicale à quelque chose qui n’est rien d’autre qu’un état de fait. Aujourd’hui, la transsexualité est encore un département de recherches en France. Si on va à l'hôpital Saint-Anne, tout ce qui concerne la transsexualité se fait en département de recherches !

Quel est le problème en France ?

La France est la fille aînée de l’Eglise. La France est beaucoup plus conservatrice qu’il n’y paraît. En Espagne, Franco meurt en 70. Et en 2007, ce pays reconnaît la différence entre un genre et un sexe et accorde le changement d'état civil sans réassignation sexuelle ou stérilisation. Et il s’est seulement écoulé 37 ans depuis la dictature.  En France, c’est un système catholique et binaire, c’est donc difficile de penser un système ternaire. Et un troisième genre.

En France, quand est il possible d’obtenir un changement d’état civil ?

En France, on peut avoir un changement d’état civil, dans le cas de l’homme vers la femme, que dans le cas d’une vaginoplastie. Ce qui entraîne de fait la stérilité. Et pour femme vers homme, la France a essayé de faire deux phalloplasties dans les années 90. Un échec. Là où la communauté européenne interdit l’eugénisme, où il est interdit de stériliser de force, d’exiger la stérilité de qui que ce soit, en France, pour changer d’état civil, il faut être stérilisé.

Et avant ça, pour accéder légalement à l’hormonothérapie, il faut donc passer par la psychiatrie ?

En France, il faut un certificat du psychiatre vous reconnaissant transsexuel. Si vous ne l’avez pas, vous n’avez pas accès légalement à l’hormonothérapie. Alors, la seule façon de vous hormoner, de changer d’image, c’est de vous hormoner seul, de les acheter tout seul. Au lieu d’arriver devant un psychiatre de manière féminine, moi, j’ai préféré m’hormoner seul. A partir du moment où il était clairement visible que mon genre était masculin, je suis allé voir un psychiatre, lui expliquant que j’avais besoin d’une prise en charge et qu’il ne pouvait plus refuser assistance, puisqu’un traitement hormonal à des conséquences. Le refus entraine de fait la non-assistance à personne en danger.

Après la première prise d’hormone, quand peut-on accéder à la chirurgie ?

Les capteurs hormonaux ne sont pas les mêmes d’un corps humain à l’autre. J’ai mué au bout de trois mois. Pour d’autres il faut attendre 7 à 8 mois. Pareil pour la pilosité. L’hormonothérapie modifie le corps, la masse musculaire, le nombre de globules rouges, la masse osseuse, graisseuse… Il faut laisser le corps changer avant d’intervenir de manière chirurgicale. Il faut laisser le corps prendre. Par exemple pour une chirurgie mammaire, il faut attendre que la poitrine se développe avec les hormones. Je dirais qu’il faut attendre 6 à 8 mois pour attendre que le corps se mette en place.

Que pensez-vous du gouvernement sur la question ?

Pour moi il était très important que la PMA soit prise en charge lors du débat sur le mariage homosexuel. C’est comme ça qu’on reconnaissait un couple par les deux identités qu’il le composait et quelque soit leur sexe. Ça n’a pas été le cas… Cela aurait pu ouvrir une brèche sur la transsexualité. On aurait reconnu qu’un couple était composé de deux individus quelque soit le sexe, avec des genres ou des rôles partagés, et on aurait pu avoir une discussion sur le changement d’état civil, qu’on n'aura pas. La position abolitionniste du gouvernement par rapport à la prostitution ne me dit rien de bon non plus parce qu’elle suppose qu’il n’est pas pour la libre disposition de son corps. Avec cet état d’esprit, comment accepter qu’une personne veuille changer se sexe ?

> Osez changer de sexe, Axel Léotard, La Musardine, septembre 2013, 8,10 euros. 

> Axel Léotard est l'auteur de Mauvais genre, 2009, Hugo Doc. Un récit autobiographique dans lequel il raconte son parcours pour devenir homme.

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