"Cessez-le-feu", la vie après le conflit

mercredi 19 avr. 2017 | Marco Pierrard

Intéressant

Cinq ans après la fin de la Grande Guerre, Georges, officier exilé en Afrique pour fuir son passé, est de retour en France. Il y rejoint sa mère et son frère Marcel, invalide de guerre muré dans le silence, avec lesquels les retrouvailles sont difficiles. Film touchant sur la reconstruction d'un pays et d'individus brisés, Cessez-le-feu évoque le traumatisme persistant de l'après conflit avec pudeur et justesse.

1923. Pour échapper à son passé, Georges (Romain Duris), officier héroïque de 14, mène depuis quatre ans une vie nomade et aventureuse en Haute-Volta, colonie française d'Afrique-Occidentale. De retour en France auprès de sa mère et de son frère Marcel (Grégory Gadebois), traumatisé par le conflit qui l'a rendu sourd et muet, l'ancien soldat peine à retrouver sa place dans un pays toujours en reconstruction. En décalage total avec cette société en mutation, il débute une relation tourmentée avec Hélène (Céline Sallette), ancienne infirmière de guerre, désormais professeure de langue des signes.

Cessez-le-feu © photo Alberto Bocosgil - Polaris Film Production

Reconstruction(s)

Co-scénariste avec Philippe Lioret de Welcome (2009) et de Toutes nos envies (2011), Emmanuel Courcol signe avec Cessez-le-feu un premier long métrage qui plonge le spectateur dans l'enfer des tranchées de 14-18 dès les premières images. Une ouverture choc qui montre toute l'horreur de ce conflit mondial qui va marquer — physiquement et psychologiquement — Georges, soldat qui décide de fuir en Afrique une fois l'armistice signé. Exilé loin de tout dans la colonie française de Haute-Volta, l'ancien officier tente d'oublier le sang mêlé à la boue, l'odeur de la poudre et de la mort. Accompagné de Diofo (Wabinlé Nabié), frère d'armes qui raconte aux tribus locales leurs exploits guerriers, Georges vit en marge, loin du personnel colonial. En fuite permanente, il s'enfonce toujours plus loin dans la brousse pour échapper à une violence dont il porte les stigmates dans sa chair. Bouleversé par un drame qui vient ternir son exil africain, Georges décide qu'il est temps de rentrer auprès des siens en France, sans se douter que le retour au bercail s'annonce compliqué.

L'ancien soldat retrouve un pays toujours en phase de reconstruction, cinq ans après le conflit. Homme austère au caractère assombri par la guerre, Georges peine à retrouver ses marques dans cette nouvelle France des Années Folles, une société qui continue à fêter la fin du conflit alors qu'il reste traumatisé par ce qu'il a vécu. Emmanuel Courcol montre une France à deux vitesses : celle des anciens combattants et celle incarnée par les plus jeunes qui veulent aller de l'avant et pour qui le conflit est déjà de l'histoire ancienne. Se sentant rejeté et en décalage avec ce pays pour lequel il s'est battu, Georges s'enferme dans ses souvenirs douloureux. L'ancien officier a d'autant plus de mal à se débarrasser de ses démons que les fantômes de la guerre hantent encore ce pays en reconstruction. Cessez-le-feu nous rappelle que si une guerre crée une économie mortifère, la période d'après guerre génère elle aussi, pendant plusieurs années, de l'activité pour remettre en état un pays. Une fois le sang versé dans les tranchées, il faut désormais réparer, nettoyer et reconstruire les 4000 villages détruits de l'Hexagone. Réhabilitation des champs de bataille, récupération des métaux ou encore commerce de l'exhumation des corps… une économie qui peut paraître indécente à ceux qui, comme Georges, ont risqué leur vie dans le conflit.

Cessez-le-feu © photo Alberto Bocosgil - Polaris Film Production

La paix intérieure

L'analyse fine du décalage entre l'ancien soldat et la nouvelle France qu'il découvre se retrouve également avec ses proches. Alors qu'il avait fuit loin pour ne pas avoir à s'occuper de son frère Marcel, Georges se retrouve face à lui et à la responsabilité de la mort de son frère cadet qu'il n'a pas su protéger selon sa mère. Un retour difficile pour l'ex officier, habitué à donner des ordres mais qui se retrouve désarmé devant un frère devenu sourd et muet. Dans cette nouvelle vie, Georges ne contrôle plus rien. Dans le déni du traumatisme de son frère — comme du sien, il refuse que Marcel suive des cours de langue des signes, persuadé que ses facultés vont revenir. Une position qui ne l'empêche pas de tomber amoureux de sa professeur Hélène. Mais là encore, et malgré les sentiments, face à cette femme forte et libre qui a été infirmière pendant la guerre et dont le mari est devenu fou, Georges à du mal à jouer son rôle.

Cessez-le-feu explore à travers les personnages de Marcel et Georges deux types d'isolement, deux traumatismes s'exprimant différemment mais profondément ancrés chez les deux frères. Cette sérénité qui leur échappe, cette paix intérieure impossible met en avant une histoire éternelle. Dans une autre époque et dans d'autres circonstances, Georges pourrait tout aussi bien revenir d'Irak, de Syrie ou de tout autre conflit où les hommes s'entre-tuent. Hommage touchant à ces hommes revenus brisés de la Grande Guerre — le cinéaste dédie le film à son grand-père —, ce drame évoque avec pudeur la difficulté d'une reconstruction — forcément solitaire — face à l'horreur.

Des tranchées lugubres à la frivolité retrouvée des Années Folles en passant par une parenthèse africaine quasi mystique, Cessez-le-feu dresse avec justesse le portrait d'un homme poursuivi par les spectres de la guerre dans un monde en mutation. Pudique et touchant, ce drame porté par des acteurs habités rend un bel hommage aux victimes, directes et collatérales, de la Grande Guerre et au delà de tout conflit guerrier.

> Cessez-le-feu, réalisé par Emmanuel Courcol, France, 2016 (1h43)

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