Cartographie du Paris des classes sociales

lundi 3 juin 2013 | Audrey Minart

Paris, son histoire, ses quartiers huppés ou populaires et ses populations. La ville a été analysée par les « sociologues des riches », Monique et Michel Pinçon-Charlot. L’ouvrage, paru pour la première fois il y a douze ans, vient de ressortir dans une version actualisée* et permet de mieux comprendre la capitale dans sa diversité sociale.

Paris. Un territoire aussi vaste que ténu. Un imbroglio social où ouvriers et cadres se frôlent, se toisent, s’épient, où les catégories sociales aisées frappent le même sol que les plus démunis et empruntent les mêmes lignes de métro. Voici le terrain que Monique et Michel Pinçon-Charlot, les célèbres sociologues spécialistes de la haute bourgeoisie, et bourdieusiens assumés, ont choisi pour exercer leur œil.

Déambulant dans la ville, le profane ne manquera pas de remarquer à quel point les quartiers de la capitale sont marqués par la diversité. En effet, comment comparer l’avenue Montaigne et la quartier de Ménilmontant ? Le boulevard de Saint-Germain-des-Prés et celui de Barbès ? Les sociologues se sont justement prêtés au jeu, et ont revisité une dizaine de quartiers à travers leur histoire et leur population. Sous leur crible, passent notamment le Triangle d’Or (avenues des Champs-Elysées, Montaigne et Georges V), Saint-Germain-des-Près, la Goutte d’Or… Paris, du cœur jusqu’aux portes de la ville.

Embourgeoisements et réembourgeoisements

Et l’on apprend par exemple que le quartier de la Bastille a été vidé de sa substance populaire… et mythique. Artisans et ouvriers ont depuis longtemps laissé la place aux designers et autres conseillers en communication. L’Opéra Bastille, l’un des grands travaux lancés par François Mitterrand, serait d’ailleurs le fruit de cette volonté de « redonner ses titres de noblesse à un quartier marqué du sceau populaire, synonyme de la contestation politique », à en croire les auteurs. Un véritable « symbole de la culture légitime et savante ». De son côté, la rue du Faubourg Saint-Antoine sépare deux arrondissements : le 11e, où prédomine « l’esprit Bastille » du côté des numéros impairs, et le 12e, son marché Aligre et ses fêtes populaires, de l’autre. Il suffit parfois de traverser une rue pour changer de monde.

Un autre exemple : la Goutte d’Or. Il faut descendre à la station Barbès-Rochechouart pour profiter du marché le moins cher de Paris qui se tient sous le viaduc du métro aérien. Sa clientèle, métissée, vient de tous les coins de la ville. Elle profite aussi du mythique Tati, et de la panoplie d’autres boutiques à prix défiant toute concurrence. Encore une fois, dans ce quartier connu pour ses aspects populaires, les sociologues évoquent un « embourgeoisement ».

Et même un « réembourgeoisement » puisqu’en 1936, le Bottin Mondain dénombrait une dizaine de familles sur le boulevard Barbès… Les salles de cinéma du quartier étant également citées dans la même édition. Mais si ce phénomène a finalement tourné court à l’époque, les classes moyennes, voire supérieures, auraient déjà recommencé à s’y implanter. En effet, si en 1954, le recensement avait enregistré 77% d’actifs ouvriers ou employés, ils n’étaient plus que 58% en 1999. Et en 2013, le mythique cinéma le Louxor renaît de ses cendres… 

Le métro, (sous) terre de contrastes 

Qu’en est-il du métropolitain ? De ce pont qui relie de manière improbable des quartiers si divers ? Et réunit dans un espace si restreint des citadins qui jamais ne se seraient croisés ailleurs ? « Les voyageurs font cohabiter, par leur seule promiscuité temporaire, des fragments du monde social habituellement séparés », écrivent les sociologues. « Le métro arrête le mouvement et contraint aux regards croisés, à l’observation muette et détachée. » Et les contrastes peuvent frapper. « Les corps trahissent les conditions de vie (…) Des corps minces, redressés et parfumés, d’un côté, des voyageurs fatigués, aux corps las et marqués par le travail, de l’autre. (…) Les complets-veston et les blousons ne coexistent guère que dans le métro. »

La ligne 13, symbole de la mixité imposée par ce mode de transport, est tout particulièrement prise en exemple par les sociologues. Une ligne à véritable « intérêt sociologique », surtout en fonction des heures d’observation. Vers 5h30, les premières rames charrient en général des travailleurs matinaux, épuisés par des horaires décalés. Ce sont souvent des travailleurs immigrés qui s’arrêtent vers Montparnasse, Champs-Elysées-Clémenceau ou Miromesnil : là où sont situés les « bureaux » dans lesquels ils sont employés par des prestataires pour faire le ménage avant l'arrivée des salariés, quelques heures plus tard.

Plus tard, aux heures de pointe, « les derniers employés cravatés descendent à Miromesnil et, à partir de Saint-Lazare et surtout de la place Clichy, la foule des voyageurs devient immigrée et composée d’ouvriers et de personnels de service. » A la même heure, entre Duroc, Saint-François-Xavier et Invalides, ce sont les mères de famille de la bourgeoisie qui conduisent leurs bambins dans les écoles privées, nombreuses dans le quartier. « Le métropolitain est donc le théâtre d’un grand brassage social », concluent les sociologues. Mais les différents éléments ne fusionnent probablement pas.

 

* Paris. Quinze promenades sociologiques, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Petite Bibliothèque Payot, 2013.

0 Commentaire

  • Avant de poster vos commentaires, merci de bien vouloir prendre en compte la charte des commentaires .
  • Il n'est plus possible de réagir sept jours après la publication de l'article.
  • Si un commentaire vous parait douteux (insultes, xenophobie, publicité ...) merci de nous le signaler en cliquant sur le lien "Alerter"

Vos réactions

Sur Facebook