"Carré 35", recherche Christine désespérément

jeudi 2 nov. 2017 | Marco Pierrard

Très bon

Dans la famille d'Eric Caravaca, sa sœur aînée Christine morte à trois ans, est un fantôme dont personne ne parle. Sur les traces de cette enfant disparue trop tôt, le cinéaste crève l'abcès d'un secret de famille douloureux et livre un documentaire qui nous parle — au-delà de sa propre histoire — de notre rapport à la mort et à la mémoire dans une enquête passionnante et bouleversante.

Officiellement pour Eric Caravaca sa fratrie est composée d'un petit frère mais depuis qu'il est enfant plane sur lui l'ombre d'un fantôme : une sœur aînée disparue dont il ne reste aucun souvenir. Carré 35 est l'emplacement d'un cimetière de Casablanca au Maroc où est enterrée cette sœur oubliée, morte à l'âge de trois ans. En l'absence de trace de son existence — il ne reste rien, pas même une photographie —, le réalisateur décide d'enquêter sur cet intriguant secret familial. Une quête de souvenirs et de sens qui va l'entraîner de la France au Maroc en passant par l'Algérie, sur les pas de ses parents et de cette sœur insaisissable. En ouvrant la boîte de Pandore des souvenirs, le cinéaste va accéder à une mémoire refoulée qui modèle aussi bien les familles que les sociétés.

Carré 35 © photo Les films du Poisson

Muet comme une tombe

Tout débute avec un sentiment étrange, quasi mystique. Alors qu'il était sur le tournage d'un film, Eric Caravaca ressent une grande tristesse lorsqu'il se retrouve dans le "carré enfant" d'un cimetière. Ne pouvant s'expliquer le désarroi qui l'envahi, il imagine porter le poids d'un secret qui n'est pas le sien. C'est le déclic qui le pousse à débuter le tournage de Carré 35, documentaire pour crever un abcès familial et découvrir la vérité sur Christine, cette sœur spectrale qui le hante. Cette enfant les adultes de sa famille en parlaient entre eux mais en espagnol, langue maternelle de ses parents, pour éviter que les enfants ne comprennent les échanges. De Christine il n'existe aucune image : pas de photographies, aucun film. Comme lui confie sa mère : à quoi ça sert les souvenirs, à pleurer ? Elle a tout détruit. Intrigué par cette volonté de faire disparaître la moindre trace de cette enfant parti trop tôt, le cinéaste décide de remonter la piste de cette sœur évanescente.

Carré 35 se suit comme une incroyable enquête policière, un polar familial qui part de rien ou presque avec des rebondissements inattendus. Les films Super 8 d'époque, les photographies, les documents officiels et administratifs et les images historiques d'archives sont autant de pièces à conviction pour Eric Caravaca qui retrace la vie de ses parents au Maroc dans les années 50. Au fil de son enquête, le réalisateur va découvrir que sa sœur Christine n'était pas une enfant "comme les autres" et que l'oubli qui l'entoure puise ses raisons dans la difficulté — d'autant grande à l'époque — à accepter la différence. Le documentaire racontre cette seconde mort mémorielle pour ces enfants qui ne sont pas nés "normaux". Signe des ravages de l'oubli, lorsqu'il interroge son père sur Christine, celui-ci affirme dans un lapsus incroyable que la petite fille est morte lorsqu'elle avait 4 mois et non 3 ans.

Alors qu'il rassemble les pièces de ce puzzle familial, Eric Caravaca transcende cette quête personnelle très émouvante pour nous livrer une réflexion plus globale sur la mémoire. L'histoire de ses parents se fond dans la grande Histoire, celle de la décolonisation — ils ont quitté et mis derrière eux le Maroc comme ils ont oublié Christine — et le cinéaste interroge ces images — présentes ou volontairement dissimulées — qui forment notre rapport à la mort. Le cinéaste s'élève du labyrinthe familial dans une réflexion sur la mémoire qui devient universelle. C'est notre capacité à accepter la disparition de nos proches et leur souvenir qui est au cœur de cette enquête passionnante.

Carré 35 © photo Les films du Poisson

Allô maman mémo

Ce rapport à la mémoire s'est imposé au cinéaste alors qu'il débutait son projet. Lorsque son père tombe subitement malade et doit suivre une chimiothérapie, Eric Caravaca comprend que le temps presse. Il décide de l'interviewer au plus vite pour récolter le plus de souvenirs possible, autant de pistes pour comprendre la loi du silence qui entoure Christine. Personnage essentiel dans le mystère qui s'est créé au fil des années autour de l'enfant disparue, la mère du cinéaste est une femme fascinante et bouleversante qui symbolise l'incroyable puissance du déni. Avec une naïveté touchante et surprenante, elle explique à son fils que la mort de sa propre mère lui a été longtemps cachée lorsqu'elle était enfant. Une situation qu'elle regrette et qui l'a beaucoup fait souffrir avoue-t-elle mais sans se rendre compte qu'elle l'a reproduit à l'identique concernant sa propre fille. Avec cette confession le cinéaste expose au grand jour comment les secrets familiaux se forment, alimentés par le déni et l'oubli, et se reproduisent d'une génération sur l'autre.

Débuté comme une enquête très personnelle sur un secret familial bien gardé, Carré 35 bouleverse par son propos sur la mémoire et le déni et fascine par ses rebondissements et sa capacité à s'intégrer dans la grande Histoire. Un magnifique documentaire sur notre (in)capacité à nous souvenir des disparus et au-delà à affronter notre propre histoire.

> Carré 35, réalisé par Éric Caravaca, France - Allemagne - Qatar, 2017 (1h07)

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