C215, C l’histoire d’un père

vendredi 31 mai 2013 | Dorothée Duchemin

C215 aka Christian Guémy nous a reçus dans son atelier de Vitry-sur-Seine. Le pochoiriste rentrait de Bristol où il avait peint un chat monumental. Bristol, Haïti, l’Opera Gallery, le XIIIe arrondissement de Paris, il est partout. Il est aussi l’un des enfants chéris du street art. Portrait

C215, c’est l’histoire d’un pochoiriste particulièrement doué, réputé pour ses portraits, saisissants d’humanité. Mais avant tout, c’est l’histoire de Christian Guémy. Un type pas heureux, en couple avec un enfant, en costume cravate toute la journée. Un type qui bosse dans la déco de luxe. Lui et son amie se séparent, il est séparé de sa fille Nina. Il réalise qu’il est sans doute trop tard pour créer un lien avec ce petit enfant. Alors, « j’ai lâché mon taf et j’ai essayé de me rendre heureux. Ce qui n’avait jamais été le cas. » Il débute la peinture. En bon élève, il enchaîne les murs à la bombe, « pour apprendre à maîtriser ». Arrive ensuite le pochoir, il peint et repeint tous les portraits d’un bouquin du photographe Steve McCurry. « Un premier niveau, puis un deuxième. Plus je maîtrisais, plus je complexifiais le process. Ensuite j’ai fait des Nina. » Dans le quartier où elle habite, pour qu'elle se reconnaisse.

Il peint aussi des clochards, des portraits souvent tristes. « On a dit que je les peignais pour dénoncer la misère humaine. Non, le clochard malheureux, je me rends compte que c’était moi. » Aujourd’hui, les portraits sont toujours là. Mais la tristesse a perdu du terrain. L’artiste va mieux. Depuis 2006, il peint au quatre coins du globe, dans les villes du monde entier. Mais surtout, il a réussi à construire des liens solides avec sa fille Nina, qu'il voit régulièrement.

Ses pochoirs sont discrets, au pied d’une gouttière, gigantesques sur une façade. Veut-il réhumaniser la ville ? « Oui, placer des émotions humaines dans ces lieux aux émotions glaciales. J’essaie de réchauffer l’atmosphère. Je peins sans demander la permission, mais l’acte est véritablement très égoïste. Alors j’essaie de compenser en faisant plaisir aux autres. »

Le pochoir contre la mélancolie

En 2006, Christian Guémy devient C215. C215 ? « Au début je n’avais pas de crédit, je débutais. Je donnais des explications sur le choix de C215 pour être légitime. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de mentir et C215 ne veut absolument rien dire. »

Il nous paie un café dans le jardinet derrière son atelier de Vitry-sur-scène, tout près de Paris. Ebouriffé, la mine un peu froissée... c’est certain, on l’a réveillé. Brut de décoffrage, C215 ne s’embête pas avec les manières et les fioritures. « Le milieu du street art, les galeries, aujourd’hui, ça m’emmerde. Je suis pas là pour rencontrer mes congénères. Je fais mon travail. »

C’est tard qu’il est arrivé au street art, pour se débarrasser de sa mélancolie. « En 1989, je dessinais mon Vespa jaune là où je le garais ». C’est vrai, il y a eu ça au tout début. Quelques années plus tard, il peint des oeuvres psychédéliques avec les Spiral tribe, les premiers organisateurs de free party en Europe. « Ils m’ont appris les valeurs de l’art contemporain : participatif, gratuit, interactif et surtout dans des lieux où on ne l’attend pas. »

Lui est partout. Dans un festival à Bristol la semaine dernière. Sur la vitrine d’une boutique Doc Marten’s juste avant. A l’Opera Gallery de Londres très bientôt. Sur la façade d’un immeuble dans le XIII arrondissement de Paris. Mais surtout, à Port-au-Prince, Haïti, voici un mois. « Je réussis à jouer sur tous les plans. A Port-au-Prince, j’ai retrouvé de l’authenticité, de la fraîcheur. »

Des voyages, C215 en a fait beaucoup. Ils lui permettent de renouveler son travail. « Changer de contexte permet à mes œuvres d’évoluer. » Alors les pochoirs qu’il pose à Vitry-sur-Seine, ou à Port-au-Prince, à Brick Lane ou à Lisbonne, C215 ne les choisit pas au hasard. « Si je suis à Haïti, je prends avec moi des visuels qui vont parler aux gens de là-bas. J’essaie de m’exprimer dans un langage qu’ils comprennent ».

Du Caravage à Ernest Pignon-Ernest

Il s’inspire de ses émotions, du lieu où il se trouve. Des maîtres aussi, du Caravage à Ernest Pignon-Ernest. Et des connaissances qu’il a acquises durant ses nombreuses années passées à la fac. « J’ai fait une licence d’allemand, d’anglais, d’histoire, une maitrise civilisation de la renaissance, un master histoire de l’architecture et histoire de la peinture. La culture  aide à aller plus vite, plus loin. L’enseignement sur les maitres du passé, la composition, la couleur, la narration... ça compte. »

Il vient de rentrer de Bristol où il participait au festival UpFest. Il raconte qu’il était l’un des quatre artistes invités sur 350. Il a peint ce chat, qui ressemble à celui qui domine la ville dans le XIIIe arrondissement, sur la façade d’un immeuble. Là encore, le félin est monumental. « Et j’ai terminé le premier ! » Impossible de ne pas souligner la fierté qu’on entend dans sa voix quand il dit ça. « Upfest, c’est une manifestation promotionnelle, ce n’est pas très poétique. Mon plaisir je le trouve ailleurs, comme finir premier ! » C215 aime être le premier. Il aime aussi être l’un des artistes le plus doué et le plus reconnu de sa génération, il l’est sans doute. « Je peins un peu partout, à la vandale, en galerie, sur un mur, je n’ai pas de limite. Mon seul challenge, être parmi les meilleurs. Et ce n’est pas à soi de le décréter. Mais je peins forcément pour le faire bien. Qui peint des murs de 10 mètres de haut pour dire : "moi je fais un mur moyen" ? Personne ! Qui fait ça à part des hypocrites ? Il faut de la prétention, on n’est pas modeste. Un chat de 25 mètres de haut au métro national, comment le mec qui l’a peint peut-il être modeste ? »

Le street art : un public mainstream

Christian Guémy a 40 ans. Il a vu le street art évoluer, devenir un phénomène de mode dont les journalistes adorent parler, que le badaud photographie à l’envi. « C’est surtout le public qui a changé. Avant c’était une niche : des jeunes punk, ska, ou de véritables amateurs. Aujourd’hui, le street art touche monsieur tout le monde, c’est devenu mainstream. »

N'est-il pas blasé ? Trouve-t-il toujours du plaisir dans la peinture ? Artistiquement, il trouve aujourd’hui de l’excitation dans le monumental. « J’ai mis plus d’un an à maîtriser la technique. Je commence seulement à être content de ce que je peins. Et je me rends compte que l’esthétique de ma peinture, en grand, n’est pas la même que sur des pochoirs plus petits. Elle est plus organique, plus abstraite. Je vais fouiller par là, voir ce que ça peut donner. »

En équilibre constant, C215 ne veut pas de venir un artiste institutionnel. Il préfère toujours la rue à la galerie. « En galerie, l’œuvre n’a aucun contexte, elle n’interagit pas avec son environnement et c’est beaucoup moins intéressant. C’est pour ça que j’essaie de créer des micro-contextes en peignant sur des objets, boîte aux lettres, bouteilles de gaz… »

Il préfère aussi toujours l’illégalité au circuit balisé. « Oui, il y a encore de la poésie dans la transgression. » Alors il préférera peindre dans le XIVè où c’est interdit, plutôt que dans le XIIIè où son gigantesque chat a ses quartiers. Nous voici rassurés. Si C215 ressent la poésie et l'adrénaline dans le seul fait de peintre là où c’est interdit, c’est qu’il est loin d’en avoir terminé avec le pochoir.

A-t-il une chose à rajouter avant de que l’on se quitte ? « Ma fille me manque. »

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