La Butte aux cailles, le Paris plus coco que Chanel

mardi 28 août 2012 | Rémi Métriau

Fin de notre tour du monde des quartiers et retour au bercail avec la Butte aux Cailles, quartier parisien du 13ème arrondissement. D’abord banlieue gentillesque du 94, la colline calcaire devient parisienne en 1860. Dix ans plus tard, le quartier s’improvise fauteur de troubles le temps d’une Commune populeuse goguenarde. Fallait pas l’inviter. Comme avant et comme depuis la Butte cultive une sorte d’esprit anar débonnaire. Pour le décor, imaginez une photo d’Eugène Atget détournée par Banksy. Nous y voilà. 

Ruelle de la Butte aux Cailles. FlickR_CC_jfgornet

Hiver 1543, Pierre Caille rachète une petite colline pleine de prairies et de bois. Le propriétaire terrien ne le sait pas encore mais il va lui donner son nom et tromper son monde qui se serait bien fendu d’une petite anecdote sur l’oiseau migrateur du même nom. Tant pis pour le monde. Il était donc une fois, des moulins, des charrettes laborieuses, du blé, de la farine et un philosophe. La légende raconte que l’auteur du Contrat social aimait y flâner et qu’année après année, il puisait son inspiration au milieu de la nature jusqu’au jour où il distillerait ses bons conseils à quiconque voudraient bien l’écouter, un philosophe que s’appelerio Rousseau…

La butte à l’eau et à sang

Au fil du temps, les exploitations agricoles sont remplacées par des ateliers et les paysans par des artisans et, plus tard, des ouvriers. Le quartier et ses alentours se développent autour de ses deux attributs principaux : son sol calcaire et l’exploitation de pierre coquillères d’un coté, sa rivière (la Bièvre), et ses métiers pour lesquels l’eau est fondamentale (teintureries, tanneries, blanchisserie etc) de l’autre. Des tafs de rebuts. C’est sans doute pour ça que le mur des fermiers généraux construit en 1784 - celui par lequel on doit passer et payer l’octroi sur les biens qui rentrent dans Paris et qui délimite, de fait, ses frontières - s’arrête juste au pied de la Butte. Peu importe, parce qu’ici, figurez-vous qu’on sait voler. En 1783, un physicien nommé Jean-François Pilâtre de Rozier et un certain Marquis d’Arlandes, le pote d’un des deux frangins Montgolfier, décollent avec leur aérostat et atterrissent sur la Butte quelques minutes plus tard. Le premier vol humain est homologué. Le premier vol français en tout cas.

Rue de la butte aux Cailles. Photo Rémi Métriau

En 1860 la Butte est finalement rattachée à Paris. Les travaux pour enfouir la Bièvre, qui ferait alors passer l’eau de la Seine pour une eau thermale, sont entrepris depuis quelques années. Le quartier commence à prendre l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui. Parallèlement à ces travaux, le baron Haussmann signe pour le forage d’un puits. 582 mètres plus bas et 40 ans plus tard, l’eau gicle, enfin. Aujourd’hui encore cette source d’eau permet aux habitants de venir remplir leurs carafes place Verlaine et de se baigner dans la piscine de la Butte, alimentée par cette eau naturellement chaude. L’eau n’a jamais posé de problème dans ce quartier, la bectance en revanche… En 1871, une guerre contre la Prusse tourne au vinaigre, une famine suit, un armistice vite signé enrage et la classe popu lève son doigt… pour l’honneur. C’est parti pour quelques mois de joyeux bordel et de méchantes torgnoles. Cet événement, c’est la Commune.

Passer l’âme à gauche

Fin mai 1871, Paris est dévasté et les communards mal en point. Sur la Butte, les anars, commerçants, artisans et ouvriers du coin, meurent mais ne se rendent pas. Face aux coups de boutoirs des Versaillais, ils finissent par se replier puis battre la retraite et carrément décaniller. Dans le lot, une bonne tripotée sera tout de même attrapée et fusillée à la va-vite. Cette « semaine sanglante » prendra fin deux jours plus tard sur les hauteurs du Père Lachaise avec la défaite définitive des communards. Les amis de la commune ont depuis élu domicile rue des 5 diamants et une place consacre l’événement en plein cœur de la Butte. Une fierté locale.

Les pochoirs de Jef Aerosol. FlickR_CC_MamaSuco

Du passé de sans le sou, il ne reste aujourd’hui plus grand chose si n’est une petite coopérative ouvrière (le temps des cerises) ou l’on peut manger pour pas si cher, une ribambelle de centre d’accueil pour miséreux et une absence notable, celle de banques. Et puis, un esprit. Associatif, soiffard, artiste, arty et militant… Du coup le quartier fourmille, de bars bruyants, de murs pochés par des artistes de rues et de locaux en rez-de-chaussée qui accueillent des amicales adeptes d’une littérature de classe. Les bâtiments qui dépassent rarement les trois, quatre étages et les rues étroites où circulent quelques rares berlines renforcent l’impression de petit village.

Et demain ?

Mais le quartier n’échappe pas à la flambée du prix de l’immobilier. Un problème. Car à plus 8 000 euros le m2 en moyenne les nouveaux résidents de la Butte, en plus d’avoir des gourmettes plus lourdes, ont la feuille un peu plus sensible. Alors depuis quelques temps, ça pétitionne à tour de bras pour faire taire les bringueurs rigolards. En 2011, lors de la Fête de la musique, les bars avaient tiré le rideau noir lors d’une opération « quartier mort » pour manifester contre l’arrêté interdisant la consommation de tout type de boisson sur la voie publique. Pour rien.

Les noctambules. FlcikR_CC_Cee-bee

Enfin, certains bars ont été priés de ne plus organiser de concerts. Même le resto basque Gladines, institution culinaire du quartier, a été emmerdé par des riverains ultra procéduriers. Alors couac ? La gentrification a tendance à bousiller à petit feu les anciens quartiers populaires et remuants au profit d’une normalisation peinarde et foutrement ennuyeuse. A ce rythme, on peut se demander si Paris ne va pas finir par ressembler à un gigantesque 15ème arrondissement. Youpi !

 

 

 

 

 

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