Bruce tout puissant

lundi 1 juill. 2013 | Jean-Charles Dufeu

Il y a litige autour de Springsteen. D'un côté les convertis, des millions de fans transis d'amour, avec parmi eux, des gens de bon goût qui l'idolâtrent au-delà du raisonnable. D'un autre une portion de la bienséance mélomane qui butte sur les contours du personnage et voient dans le décorum (au hasard la pochette d'un "Born in the USA) les motifs suffisants d'un désintérêt, ou pire d'un dénigrement. La vérité comme souvent est ailleurs. En l'occurrence, et même si ça paraît difficile à croire, elle était au Stade de France, samedi soir, 29 juin. 

A 19h36 pétantes, le E Street Band fait son entrée sur scène et enflamme les 70 000 spectateurs avec un Badlands retentissant. Un peu plus de trois heures plus tard, le Boss termine le concert seul à la guitare et à l'harmonica, avec une émouvante reprise acoustique de Thunder Road qui fait fondre la foule. Ce qui s'est passé entre ces deux moments relève autant de la grand-messe que du pur mystère. La fièvre Springsteen, un peu comme la foi, se transmet mais ne s'explique guère. Tentons quand même le coup.

Au-delà de la musique, efficace, parfois déconcertante d'immédiateté, au-delà des paroles, souvent plus complexes et profondes que la première ne le laisse entendre, au-delà du spectacle visuel, circonscrit à l'enthousiasme des musiciens, ce qui fait la personnalité scénique (entre autres) de Springsteen c'est l'énergie et la générosité. Et c'était bien sûr ce qui transpirait particulièrement ce soir-là, au-delà aussi du torse luisant du Boss après quelques chansons.

L'énergie parce qu'après un tel marathon scénique, après plus de trente chansons enchaînées sans interruption (dont un album entier, "Born in the USA", joué du début à la fin) avec la fougue d'un adolescent qui ferait sa première fête de la musique, il est très évident que Springsteen, bien que physiquement à bout, n'a aucune envie de s'arrêter. Il le fait parce qu'il n'a pas le choix. Parce que les meilleures choses ont une fin, parce que le public doit aller dormir et parce que le personnel sur place attend la fin du concert pour ranger et rentrer chez lui. Mais si ça ne tenait qu'à lui, Bruce ne terminerait sans doute jamais un concert.

La classe américaine

La générosité parce que Springsteen sur scène n'est pas sur scène. Il est avec son public. C'est une proximité physique : il passe la moitié du temps à serrer des mains, à se baigner dans la foule, à faire monter des spectateurs avec lui, à aller chercher des suggestions pour la chanson suivante, à signer des autographes… Ces allers-retours incessants avec les premiers rangs, de même que les nombreux moments où le Boss s'amuse comme un gamin, tout seul ou avec son groupe n'empêche pas la mécanique d'être parfaitement huilée. Le concert est d'abord une prestation professionnelle exécutée avec brio. La classe américaine en quelque sorte.

Dans le public, les enfants côtoient les septuagénaires, les jeunes filles dansent avec des inconnus, qui leur rendent la pareille, les fans sont venus en familles ou repartent entre amis, même les vendeurs de bières ont le sourire en passant entre les rangs, tout le monde s'agite et tape dans les mains. De retour dans le métro, on imagine tout ce monde-là provisoirement sous le charme, hébété, conscient d'avoir vécu ensemble un grand moment, d'avoir subi la même décharge d'enthousiasme, aspergé par une même douche d'ondes positives. Et on se dit que ce bonhomme-là réussit un exploit : réunir et fédérer tout ce monde autour de valeurs aussi simples, aussi bonnes, que celles qui l'animent pendant la durée de son concert. Une présence qui rend heureux et fait aimer le monde. Depuis quarante ans.

Sans doute l'une des plus belles histoires d'amour du siècle. 

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