A Brive, le moyen métrage prend l’air

lundi 25 avr. 2016 | Vincent Arquillière

Retour sur le récent Festival de cinéma de Brive, à travers quelques thématiques qui traversaient une grande partie des moyens métrages (entre 30 et 60 minutes) présentés cette année.

Chaque année, les Rencontres du moyen métrage de Brive donnent l’occasion de prendre le pouls du jeune cinéma européen (et surtout français) et de repérer les talents de demain. Comme les précédentes, la 13e édition a offert un panorama éclaté, entre fiction (beaucoup), documentaire (un peu), et formes plus expérimentales. On a néanmoins repéré quelques thématiques qui traversaient de nombreux films (parmi ceux que l’on a vus, en tout cas), et qui se recoupaient souvent, pour tisser un motif finalement contradictoire : une soif d’aventure, mais dans un territoire bien circonscrit, qu’il soit celui de la jeunesse ou d’une province transfigurée.

A hauteur d’enfant…

Les réalisateurs et réalisatrices en compétition à Brive en sont généralement à leurs débuts, pas encore installés dans le milieu du cinéma (pas certain que tous parviennent à l’être un jour, d’ailleurs). Rien d’étonnant à ce que les protagonistes de leurs films leur ressemblent souvent : êtres en développement, encore à l’âge de se chercher, d’envisager un avenir incertain. La rétrospective en section parallèle de la très marquante collection d’Arte “Tous les garçons et les filles de leur âge”, diffusée à l’origine en 1994, en constituait d’ailleurs un bel écho, même si beaucoup de cinéastes déjà connus et établis y avaient participé (André Téchiné, Olivier Assayas, Claire Denis, Chantal Akerman…). La présidente du jury, Pascale Ferran, avait, elle, réalisé en 1995 L’Age des possibles, un beau titre qui aurait sans doute convenu à plusieurs films retenus par l’équipe de sélection. 

S’il est assez rare de voir des longs métrages totalement centrés sur des personnages d’enfants et épousant leur point de vue, ce parti pris – qui induit des choix de mise en scène et de narration – est plus fréquent dans le cadre du court ou du moyen. Les deux protagonistes du Dieu Bigorne de Benjamin Papin (Prix du jury pour le réalisateur et les deux interprètes et Prix Ciné+ ex-æquo) sont ainsi un garçon et une fille de 7 ans qui, ne voulant pas se retrouver séparés au terme des vacances, s’inventent une créature de la forêt avec laquelle ils s’enfuiraient ensemble. Un beau récit d’initiation à la lisière du conte symbolique et du fantastique. C’est plutôt vers la robinsonnade que Léa Mysius et Paul Guilhaume emmènent L’Ile jaune, qui rappelle un peu – toutes proportions gardées – le Mud de Jeff Nichols. Le dynamisme du film doit beaucoup à sa jeune interprète Ena Letourneux, sorte de Fifi Brindacier en maillot de bain.

… ou de jeune adulte

Comme leurs titres l’indiquent, Gang (Camille Polet) et La Bande à Juliette (Aurélien Peyre, Prix Ciné+ ex-æquo) traitent, dans des styles très opposés (atonie vs sentiments exacerbés, les deux paraissant un peu forcés), le motif du groupe d’amis au seuil de l’âge adulte. Sur un thème proche, Les Rosiers grimpants (Lucie Prost et Julien Marsa) s’avère plus touchant, conciliant finement fantaisie (l’humoriste médiatique Vincent Dedienne a un petit rôle) et gravité. Le très allemand Die Katze (Mascha Schilisnski, Grand Prix Europe) plonge, lui, dans la relation fusionnelle entre une mère ado et sa fille : rien de très original, mais une tension qui ne se relâche pas de tout le film.

Die Katze | Photo DR

Sortilèges régionaux

Si le cinéma d’auteur français a longtemps été très parisien, parfois jusqu’à la caricature, Brive nous a plutôt promenés dans les provinces. Les financement régionaux ne sont sans doute pas étrangers à ce choix des lieux de tournage, mais on peut y voir aussi la volonté d’investir de nouveaux territoires fictionnels. A la campagne, loin de la capitale et des grandes villes, le rapport au temps n’est pas le même.

Le temps, celui que prend l’héroïne des Rosiers grimpants pour faire le point sur sa vie dans un cadre bucolique et estival (champs, rivière), ou celui que laisse filer l’inspecteur des Ronds-points de l’hiver interprété par Stanislas Merhar, sous le soleil plus pâle de l’Yonne, oubliant son enquête de police au profit d’une passion amoureuse. Dans Le Gouffre de Vincent Le Port (Prix du public), au noir et blanc superbe et aux choix musicaux inspirés (Parmegiani, Stockhausen, Godspeed…), les légendes bretonnes contaminent le quotidien banal de quelques semi-marginaux : sous les vieilles pierres sont tapis des mystères qui ne demandent qu’à remonter à la surface. Brrr…

Back to the old house

Tendance liée à la précédente, la prééminence des maisons de campagne et/ou de famille dans de nombreux films. C’est parfois celle des parents ou grands-parents des réalisateurs, ce qui est bien pratique. Une bâtisse rassurante, avec ses murs de pierre épais, son petit jardin, sa tapisserie d’un autre âge et sa chambre d’enfant ; un lieu du retour sur soi et vers ses racines.

Mais la façade est souvent trompeuse. Dans Le Mali (en Afrique), tragicomédie grinçante du Belge Claude Schmitz, trois pieds nickelés en panne de voiture sont hébergés par un noble "fin de race" et sa fille nympho dans leur manoir décati : on comprend très vite que le piège va se refermer sur eux. Dans Les Ronds-points de l’hiver de Laura Tuillier et Louis Séguin (encore un binôme), l’attraction que Lola Créton exerce sur Stanislas Merhar est aussi celle de la mystérieuse maison qu’elle habite, et où il emménage en semblant oublier l’extérieur. Et dans les deux films sur l’enfance que l’on mentionnait plus haut (Le Dieu Bigorne et L’Ile jaune), les petits héros s’enfuient de la maison, en cachette ou par ruse : les parents les croient en sécurité, mais la nature, l’ailleurs, l’inconnu ne sont jamais très loin.

Vila Do Conde Espraiada | Photo DR

Ce retour (à ses origines familiales, aux lieux, à la région qui ont construit le réalisateur) était abordé de façon à la fois plus frontale et plus originale dans deux films. Vila do Conde Espraiada du Portugais Miguel Clara Vasconcelos mêle séquences tournées en 16 mm et archives Super-8, autobiographie (Vila do Conde est la ville où il a grandi) et évocation en pointillés de l’histoire du pays. L’appartement familial est désormais vide, et c’est dans les effluves proustiennes de la mémoire qu’il faut fouiller pour le remplir de nouveau.

Dans son troisième court ou moyen métrage (30 mn), Une histoire de France, Sébastien Bailly, cofondateur et ancien délégué général du festival, met en scène à travers deux personnages féminins sa relation à la Corrèze – non pas Brive mais Tulle, où se passe tout le film, le temps d’une journée et d’une nuit. En faisant se télescoper l’intime et le politique, l’histoire et le présent, il offre le portrait diffracté d’un territoire regardé avec un mélange de proximité (amusée) et de distance (critique). Une modestie dans la forme et le propos au service d’une véritable ambition de cinéaste, à l’image des meilleurs films vus depuis douze ans aux Rencontres. Pourvu que ça dure !

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