Brive 2015 : des visages, des figures

mardi 5 mai 2015 | Vincent Arquillière

Depuis 2004, les Rencontres de cinéma de Brive offrent une fenêtre précieuse au moyen métrage (des films entre 30 et 60 minutes, ni courts ni longs, donc), format peu montré en salles et à la télévision. Le festival corrézien a ainsi révélé toute une nouvelle génération de cinéastes français, dont beaucoup sont depuis passés au long métrage (Guillaume Brac, Justine Triet, Virgil Vernier, Mikhaël Hers, Sébastien Beitbeder…). De la 12e édition qui a eu lieu en avril dernier, nous avons retenu quelques noms, possibles paris sur l’avenir. Des réalisateurs notamment, mais pas seulement, et sans prétention à l’exhaustivité car nous sommes loin d’avoir tout vu.

Hubert Viel

Voici un réalisateur qui va vite, fait assez rare dans le cinéma français. Il y a deux ans, on découvrait à Brive le premier moyen métrage (de quasiment une heure) d’Hubert Viel, Artémis, cœur d’artichaut, qui allait repartir avec le prix Ciné +, celui du jury de spectateurs et le Grand prix France, et bénéficier d’une discrète sortie en salles.

L’an dernier, on retrouvait le même Hubert Viel lors du workshop (des réalisateurs défendent un projet devant des professionnels), devenu l’un de nos moments préférés du festival. Il présentait un scénario pour le moins audacieux. Pour résumer, en reprenant ses termes : "Petite immersion dans un chapitre méconnu de l’histoire du féminisme : le Moyen Age. En faisant se succéder des saynètes jouées par des enfants à la manière d’un spectacle d’école, ce docu-fiction traite de façon burlesque l’émancipation progressive des femmes, qui sera étouffée à mesure que la bourgeoisie gagnera le pouvoir". 

Le film aurait pu se retrouver en compétition cette année, mais le réalisateur a en fait présenté Petit lapin, qui s’interroge sur un ton burlesque sur l’utilisation des additifs alimentaires dans les produits de grande consommation, et dans lequel on retrouve la pétillante Noémie Rosset, découverte dans Artémis. Le pitch de l’an dernier est quant à lui devenu un long métrage, qui devrait sortir dans quelques mois. D’ici là, on ne serait pas étonné qu’Hubert Viel ait encore tourné un ou deux nouveaux films…

Thomas Blanchard

Il nous a fallu quelques minutes pour le remettre. Où avait-on déjà vu ce trentenaire chevelu, premier rôle masculin du beau moyen métrage (en compétition) de Christelle Lheureux, La terre penche ? Dans plusieurs films discrets en fait, et surtout dans le premier long “choral” de Mikhaël Hers, Memory Lane (2010), où il composait un inoubliable personnage de dépressif en vieille veste de survêt’ Adidas, seul dans une maison trop grande, perdant peu à peu le contact avec le réel. Dans La terre penche, Thomas Blanchard joue Thomas – même prénom, mais on n’en déduira pas forcément que ce personnage lui ressemble plus. Il semble en tout cas moins perdu que celui incarné dans Memory Lane, et finit par envisager un avenir fragile mais possible avec Adèle (la trop rare Laetitia Spigarelli).

Si le film échappe aux conventions qui le guettaient (une certaine mélancolie émolliente de bord de mer hors-saison), c’est grâce aux étonnantes échappées oniriques que ménage le scénario – on n’est pas étonné d’apprendre que la réalisatrice a collaboré sur divers projets avec Apichatpong Weerasethakul –, et aussi, donc, à l’étrange présence de Thomas Blanchard, jamais tout à fait là, toujours un peu ailleurs, mais imprimant l’écran comme peu d’acteurs de sa génération.

Imane Laurence

Grand Prix France, Prix format court et Prix du public, Comme une grande d’Héloïse Pelloquet s’inscrit dans une tradition de chroniques adolescentes dont le jeune cinéma français s’est fait une spécialité. Si ce film d’une diplômée de la Femis (en section montage) sur une "bande de filles" de Noirmoutier filmées au fil des saisons se distingue, c’est moins par son idée d’intégrer à l’ensemble des séquences captées sur un smartphone – c’est presque devenu un lieu commun – que par son jeu constant entre le réel et la fiction (pas si loin de Taxi Téhéran de Jafar Panahi, au fond) : le rendu est celui d’un documentaire, mais tout est écrit, scénarisé.

Ce moyen métrage révèle surtout une comédienne, possible double de la réalisatrice à son âge, la jeune Imane Laurence, 13-14 ans à l’époque du tournage. Une adolescente de son temps, saisie avec une grande sensibilité à un moment charnière : encore à peine sortie du cocon de l’enfance, toujours fourrée avec ses copines, mais imaginant déjà l’indépendance d’une vie d’adulte.

Maureen Fazendeiro

Collaboratrice du réalisateur portugais Miguel Gomes, Maureen Fazendeiro, née en 1989, présentait Motu Maeva, essai documentaire en Super-8 en grande partie constitué d’archives remontées. Celles amassées par une femme, Sonya, dont la vie a en grande partie traversé le XXe siècle. Mariée à un Français expatrié, elle a vécu un peu partout dans le monde, du Tchad à Tahiti en passant par l’Indochine.

Elle s’est nourrie de ces autres cultures, abordées sans a priori, avant de finir par s’installer en Bourgogne, sur une île dont elle a fait son éden. Maureen Fazendeiro l’a filmée là-bas, également sur pellicule Super-8 : sans doute moins par goût de l’image rétro que pour établir une continuité entre le passé et le présent. Un film elliptique et envoûtant qui a remporté le Grand Prix Europe, après avoir été primé en octobre dernier au festival Doclisboa, au Portugal.

Matthieu Bareyre

Son premier film, Nocturnes, était sans doute l’un des plus radicaux de la sélection de cette année, l’un des moins aimables et l’un des plus fascinants. Passé par la critique (Débordements, Independancia, Critikat), Matthieu Bareyre a pendant plus d’un an, et le plus souvent sans autorisation, filmé un univers dont il ignorait tout : les nocturnes dans l’hippodrome de Vincennes quasiment désert, à l’exception d’un petit groupe de trentenaires d’origine maghrébine, dont on ne saura quasiment rien.

Des tribunes, ils ont fait leur royaume, où ils sont pourtant comme des lions en cage. A l’image de la piste où les chevaux tournent sans cesse, le documentaire de Bareyre, ni sociologique ni anthropologique, ouvert à toutes les interprétations (qui ont fusé lors du débat d’après-projection), semble fondé sur le motif de la boucle, voire de la spirale. Tout se répète, course après course, nuit après nuit, parole après parole, dans ce que son réalisateur présente comme le "portrait d’un lieu", aux longs plans-séquences (l’usage de la vidéo le permet) et à l’esthétique (image et son) extrêmement pensée. Découverte d’un regard singulier, lucide et analytique, dénué de jugement moral, qu’on attend de voir se poser sur d’autres objets, du côté du réel ou de la fiction.

 

Elsa Charbit

Cette 12e édition des Rencontres de Brive était marquée par un harmonieux passage de relais. Sébastien Bailly, qui avait créé la manifestation en 2004 avec Katell Quillévéré, avait décidé l’an dernier d’abandonner sa place de délégué général pour se consacrer à sa carrière de réalisateur (son court métrage Où je mets ma pudeur, avec Hafsia Herzi, a été sélectionné aux derniers César ; Katell Quillévéré a quant à elle réalisé deux longs métrages). Les deux fondateurs étaient présents cette année en tant que “simples” spectateurs. Elsa Charbit, la remplaçante de Sébastien, a fait le parcours inverse, puisqu’elle aussi était venue en spectatrice à la toute première édition des Rencontres.

La tâche n’était pas forcément facile, mais son professionnalisme, son dynamisme souriant et sa cinéphilie pointue auront fait l’unanimité. Compliments qu’on peut aussi adresser aux membres du jury présidé par Jean-Pierre Darroussin – acteur populaire dans le meilleur sens du terme –, et aux réalisateurs Céline Sciamma et Pierre Salvadori, qui offrirent le samedi après-midi une conversation de haute volée, souvent drôle et même touchante, autour de leurs expériences respectives de cinéastes. De quoi être confiant pour les prochaines éditions.

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