"Les bonnes manières", lycanthrope mignon

mercredi 21 mars 2018 | Marco Pierrard

intéressant

Infirmière solitaire de la banlieue de São Paulo, Clara est engagée par la mystérieuse Ana comme nounou de son enfant à naître. Mais rien ne va se passer comme prévu. Conte moderne aux thématiques multiples, Les bonnes manières est une réécriture originale du mythe du loup-garou dont l'impact est malheureusement atténué par de curieuses failles dans son scénario.

Clara (Isabél Zuaa), infirmière indépendante vivant en périphérie de São Paulo, est embauchée par la riche et secrète Ana (Marjorie Estiano) pour prendre soin de son enfant qui doit naître prochainement. Bien que très différentes, les deux femmes se rapprochent petit à petit de façon très intime. La future nounou est alors témoin des étranges crises de somnambulisme d'Ana, premières manifestations d'une grossesse qui prend une tournure de plus en plus inquiétante.

Les bonnes manières © photo Rui Pocas

Mélange des genres

Sur le thème du loup-garou maintes fois traité au cinéma, les réalisateurs Juliana Rojas et Marco Dutra arrivent à tirer leur épingle du jeu en proposant une vision enrichie du mythe aux ramifications multiples. En débutant sur l'entretien d'embauche de Clara, infirmière noire vivant en banlieue, par Ana, énigmatique jeune femme blanche installée dans le quartier des nouveaux riches, Les bonnes manières ressemble dans un premier temps plus à un film à forte connotation sociale qu'à un film fantastique. En fait, il est un subtil mélange des deux. Filmé comme un conte de fées assumé, cette histoire de loup-garou oscille assez habilement entre critique sociale et surnaturel. Les questions de classe sociale et de "race" effleurent dans la relation complexe qui se noue entre les deux femmes pour prendre finalement un tour assez inattendu. Alors que l'élément fantastique n'est pas encore apparu dans le film, le rapprochement charnel entre Clara et Ana ouvre le récit à d'autres problématiques. Romance lesbienne, film fantastique avec une pointe d'horreur, critique sociale et même comédie musicale, Les bonnes manières flirte avec les genres de façon plutôt convaincante, en surprenant le spectateur à plusieurs reprises avant l'arrivée fracassante du personnage principal : le bébé loup-garou !

La naissance du petit lycanthrope — dans des circonstances qui ne seront pas dévoilées ici —, fait définitivement basculer le film dans le domaine du fantastique mais là encore les cinéastes ont décidé de jouer sur plusieurs tableaux. Adopté par Clara qui s'attache au petit monstre, Joel (Miguel Lobo) doit apprendre à grandir en assumant ce qu'il est : un être hybride, tiraillé entre son humanité et son animalité. Derrière cette thématique de la double identité que Joel partage, bien malgré lui, avec les super héros, le film pose également en creux la question de la maternité. Qui de Clara qui tente de lui inculquer tant bien que mal ces fameuses "bonnes manières" ou d'Ana qui l'a conçu peut être considérée comme la mère de ce garçon très spécial ? Une question qui fait écho au dilemme de l'enfant, partagé entre son instinct animal hérité en partie d'un sang contaminé par la bestialité et une éducation aux règles de bienséance très humaines provenant d'une mère de substitution.

Les bonnes manières © photo Rui Pocas

En poils et en os

Visuellement, l'ambiance du film est à l'image de sa double identité, à mi-chemin entre réalisme et univers fantastique. En faisant appel à la technique ancienne dans le cinéma du matte painting consistant à peindre une partie du décor pour le superposer aux images tournées, les cinéastes inventent un São Paulo fantasmé. La ville est reconnaissable mais s'inscrit volontairement dans une réalité qui est différente de la nôtre. Bien que cette histoire d'enfant loup revêt le déguisement du conte et en adopte les codes, c'est bien la société brésilienne et au-delà l'humanité qui est interrogée sur sa gestion de la différence incarnée par un enfant différent, difficilement gérable.

Cette double lecture omniprésente proposée par Juliana Rojas et Marco Dutra n'est cependant pas le seul intérêt de ce conte socialement ancré dans la réalité. Tous les regards se tournent évidemment dans ce genre de film vers la créature. Le fait que le monstre soit un enfant crée évidemment une tendresse particulière pour cet être hybride et une curiosité sur ses capacités d'adaptation ou non à la société humaine. Il faut reconnaître aux réalisateurs le sens du suspens en dévoilant peu à peu que la grossesse de l'énigmatique Ana n'a rien de conventionnel. Une économie d'effets qui se poursuit d'ailleurs après la naissance et qui donne à cet enfant loup toute sa crédibilité. Il n'est pas étonnant d'entendre les deux cinéastes louer les talents de Jacques Tourneur pour ses films La féline (1942) et L'homme-léopard (1943), chefs-d'oeuvre d'un genre qui privilégie la terreur hors-champ et l'imaginaire aux démonstrations trop flagrantes. Avec un certain sens du mystère, la règle appliquée est de ne pas trop montrer, pas trop vite, et de dévoiler petit à petit l'animalité de Joel. Pour conserver le mystère, les effets spéciaux numériques sont ainsi réduits au minimum, privilégiant un maquillage composé de très nombreux poils, loup-garou oblige. Le résultat est simple mais très efficace. Et lorsque le numérique surgit pour des scènes d'action plus élaborées, les effets sont assez convaincants pour ne pas casser la magie. Des errements scénaristiques — certains étant des détails d'autres plus problématiques — peuvent par contre dérouter les spectateurs les plus pointilleux. Pour ne pas gâcher le plaisir il est conseillé de lâcher prise et de se laisser porter par l'histoire en pardonnant les quelques faiblesses du récit en se rappelant qu'il s'agit — avant tout — d'un conte.

Histoire fantastique à tiroirs, Les bonnes manières ravive le mythe du loup-garou en jouant sur plusieurs tableaux à la fois. Entre réalisme et surnaturel, l'éducation très compliquée du jeune Joel séduit, à condition de ne pas focaliser sur certains aspects assez flous du scénario.

> Les bonnes manières (As Boas Maneiras), réalisé par Juliana Rojas et Marco Dutra, Brésil - France, 2017 (2h15)

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